Quand une agence indépendante décide de doubler sa direction créative, ce n’est presque jamais un geste cosmétique. C’est un signal. Celui d’une volonté d’accélérer, d’élargir le terrain de jeu et de faire passer des idées plus loin, plus fort, plus longtemps. L’arrivée de Philippe Boucheron chez Hungry and Foolish comme directeur de la création et associé s’inscrit précisément dans cette logique. Après plus de vingt-cinq ans passés dans plusieurs maisons françaises de premier plan, le créatif rejoint un collectif de soixante-dix personnes pour former un duo avec Emmanuel François-Eugène, déjà directeur de la création et associé depuis 2022. Pour les marques, les équipes et l’écosystème publicitaire, cette nomination dit quelque chose de plus large : la création populaire, simple et durable redevient un levier de croissance, pas seulement un trophée de festival.

Le mercato des agences se lit trop souvent comme une suite de mouvements individuels. Ici, le sujet dépasse la biographie. Il touche à la manière dont une structure indépendante veut grandir sans diluer son exigence. Il interroge aussi la façon dont les annonceurs choisissent aujourd’hui leurs partenaires : moins pour une signature isolée que pour une culture capable de produire des campagnes à la fois ambitieuses, accessibles et efficaces. C’est dans cet angle que cette actualité mérite d’être lue, commentée et mise en perspective.

Une nomination qui dit beaucoup du moment créatif français

Le marché français de la communication n’a jamais manqué de talents. Ce qui change, c’est la pression simultanée des plateformes, de la mesure, de la production omnicanale et de la nécessité de parler à un public large sans tomber dans le déjà-vu. Les agences qui tiennent le choc sont celles qui savent conjuguer intuition et discipline. Hungry and Foolish semble parier sur cette équation en associant deux profils complémentaires plutôt qu’en remplaçant une voix par une autre.

Philippe Boucheron arrive avec une culture d’atelier forgée chez Publicis Conseil, CLM BBDO, Buzzman et Australie.GAD. Directeur artistique de formation, il a travaillé pour des univers aussi différents que l’automobile, l’énergie, le retail, le divertissement, la restauration et le jeu. Renault, Citroën, Mercedes-Benz, IKEA, Orange, EDF, Burger King, Netflix, Pepsi, Heineken ou encore PMU figurent parmi les marques qu’il a accompagnées. Cette diversité n’est pas un catalogue. Elle raconte une capacité à trouver le bon angle selon le terrain, le budget et l’attente culturelle du moment.

Le palmarès pèse aussi dans la décision. Plus de cent cinquante récompenses françaises et internationales, dont des Lions de Cannes, des D&AD, des One Show, des Clio Awards, des Eurobest, des Effie, des Grands Prix Stratégies et des prix du Club des Directeurs Artistiques. En 2020, il a été élu meilleur créatif français par ce même club. Ces distinctions ne garantissent rien à elles seules. Elles indiquent toutefois une constance rare : celle d’un créatif capable de faire exister des idées à la fois primées et compréhensibles hors du microcosme.

Dès notre première rencontre avec Philippe, l’envie de travailler ensemble a été immédiate et réciproque. Nous partageons la même conviction : les grandes idées doivent être à la fois simples, populaires, exigeantes et efficaces.

– Matthieu Reinartz, président de Hungry and Foolish

Cette phrase, volontairement claire, résume le contrat moral de la nomination. Pas de mystique de l’auteur isolé. Une doctrine : l’idée doit frapper juste, voyager d’un support à l’autre et servir la marque dans la durée. Pour une audience marketing, startup et communication digitale, c’est exactement le type de discours qui mérite d’être décortiqué, car il dit comment une agence entend rester compétitive face aux réseaux intégrés et aux studios internes des annonceurs.

Qui est Philippe Boucheron et pourquoi son profil compte

Derrière le titre, il y a une méthode. Philippe Boucheron défend une création fondée sur des idées simples, populaires et durables. Simple ne veut pas dire pauvre. Populaire ne veut pas dire bas de gamme. Durable ne veut pas dire figé. Dans la pratique, cela signifie chercher le mécanisme que tout le monde peut raconter après un seul contact, puis le décliner sans le vider de sa force.

Parmi les campagnes auxquelles il a contribué, trois exemples reviennent souvent : Commandez chez McDonald’s pour Burger King, Coquillettes pour IKEA et Les Pyramides pour EDF. Chacune, à sa manière, joue sur un écart culturel immédiatement lisible. L’une retourne un réflexe concurrentiel. L’autre ancre un produit du quotidien dans un univers de marque inattendu. La troisième donne une image mentale forte à un sujet d’énergie souvent abstrait. Ce n’est pas un hasard si ces pièces circulent encore dans les conversations professionnelles : elles tiennent en une phrase.

Pour les équipes internes, ce type de créatif change la conversation quotidienne. Il accélère le tri entre une idée qui brille en salle de créa et une idée qui survivra au brief média, aux contraintes juridiques, aux formats sociaux et à la fatigue du public. Il aide aussi à tenir une ligne quand le client demande plus de volume sans plus de sens. Dans un marché saturé de contenus, cette capacité de filtrage devient un avantage concurrentiel aussi important que le talent d’exécution.

On peut résumer son apport potentiel ainsi :

  • Une culture de l’idée courte, mémorable et transposable.
  • Une expérience multi-secteurs utile pour éviter les recettes toutes faites.
  • Un rapport assumé à l’efficacité, pas seulement à l’esthétique.
  • Une légitimité festivalière qui rassure sans enfermer le discours.
  • Une posture d’associé, donc une implication dans la trajectoire de l’agence, pas seulement dans les boards.

Le binôme avec Emmanuel François-Eugène, une logique de complémentarité

Hungry and Foolish ne remplace pas une direction créative. Elle l’élargit. Emmanuel François-Eugène, concepteur-rédacteur de formation, dirige la création de l’agence depuis 2016 et en est associé depuis 2022. Son parcours passe par BDDP, DDB, Ogilvy & Mather, Mother puis Fullsix avant son arrivée dans la maison. Autrement dit, il a vu plusieurs cultures d’agences : réseaux internationaux, indépendants iconoclastes, structures plus digitales.

Depuis son arrivée, il a contribué au gain de clients majeurs comme AESIO mutuelle, BUT, Puy du Fou, BIC et Gerblé. Sous sa direction, plusieurs campagnes ont été distinguées, notamment Mon Cœur pour AXA Prévention, L’Agora pour AESIO mutuelle et Le Signe du Triomphe pour le Puy du Fou. Ces pièces dessinent une ligne : émotion utile, territoire de marque lisible, capacité à occuper l’espace public sans se perdre dans le gadget.

Le nouveau duo repose donc sur une polarité classique mais encore puissante : un directeur artistique rompu aux images et aux mécaniques visuelles, un concepteur-rédacteur ancré dans le récit et la stratégie de prise de parole. Quand cette polarité fonctionne, elle réduit les angles morts. L’un surveille la force de l’idée. L’autre surveille sa tenue dans le temps, son rythme, sa capacité à vivre en film, en social, en retail et en relations presse.

Dans les organisations créatives, le risque d’un duo mal pensé est réel : double validation, dilution des arbitrages, concurrence interne. Ici, le discours officiel insiste sur une vision partagée. Matthieu Reinartz évoque une envie immédiate et réciproque. Philippe Boucheron parle d’un collectif soudé, sans silo, avec la création en première ligne. Ce n’est pas un détail de communication interne. C’est la condition pour que le modèle tienne au-delà de l’annonce.

Hungry and Foolish, un indépendant qui veut grandir sans se défaire

Fondée en 2006, l’agence réunit aujourd’hui environ soixante-dix collaborateurs autour de la stratégie, de la création, du contenu et de la production. Elle accompagne notamment BIC, AESIO mutuelle, CCF, Veolia, Puy du Fou, BUT, Petits Frères des Pauvres, Domino’s Pizza, la Ligue Nationale de Rugby et Gerblé. Le portefeuille mélange grande consommation, services, loisirs, énergie, distribution et causes. Cette mixité oblige à une gymnastique créative permanente.

Hungry and Foolish est également membre de Huge Together, un groupe indépendant d’environ cent vingt personnes qui rassemble des expertises en publicité, conseil, digital, data, CRM, social media, influence et acquisition. Pour un annonceur, cette architecture a un avantage concret : garder une maison créative identifiable tout en accédant à des compétences d’activation plus larges. Pour l’agence, elle évite le dilemme classique entre rester petit et tout internaliser trop tôt.

La nomination intervient donc à un moment où la structure n’est plus une boutique émergente, mais n’est pas non plus un réseau figé. Soixante-dix personnes, c’est la taille où la culture peut encore circuler de bouche à oreille, et où une direction créative trop solitaire commence à saturer. Ajouter un associé créatif, c’est aussi une décision d’organisation : mieux répartir les pitches, les suivis de marques, les recrutements et la présence internationale.

Selon l’article publié par J’ai un pote dans la com, cette organisation doit permettre au duo de poursuivre le développement créatif de l’agence en France comme à l’étranger. Le mot international n’est pas anodin. Beaucoup d’indépendants français plafonnent faute de relais hors hexagone. Une direction créative à deux voix peut faciliter cette projection, à condition de garder une signature claire.

Ce que « idées simples, populaires et durables » veut vraiment dire

Le vocabulaire de la création est souvent incantatoire. Il faut donc le traduire en critères opérationnels. Une idée simple se reconnaît à ceci : on peut l’expliquer sans moodboard. Une idée populaire se reconnaît à ceci : elle n’a pas besoin d’être décodée par un initié. Une idée durable se reconnaît à ceci : elle peut revenir six mois plus tard sans avoir l’air recyclée.

Dans un environnement saturé de formats courts, cette doctrine a une actualité brutale. Les plateformes récompensent la répétition, mais punissent la confusion. Les médias traditionnels restent chers. Les directions marketing veulent des preuves d’efficacité. Les directions générales veulent une préférence de marque. Les équipes internes veulent un territoire qu’elles peuvent faire vivre sans tout réinventer à chaque trimestre. Une idée trop savante casse la chaîne. Une idée trop plate ne construit rien.

Les campagnes citées dans le parcours de Philippe Boucheron illustrent ce point médian. Elles jouent avec des codes déjà présents dans la culture commune. Elles ne demandent pas au public d’apprendre une langue nouvelle. Elles déplacent un réflexe, une habitude, une image mentale. C’est exactement le type de création qui intéresse les marques grand public, mais aussi les scale-ups qui veulent sortir d’une communication trop produit.

On peut en tirer une grille utile pour juger n’importe quel brief :

  • Est-ce que l’idée tient en une phrase compréhensible hors de l’agence ?
  • Est-ce qu’elle fonctionne aussi bien en film qu’en social ou en point de vente ?
  • Est-ce qu’elle sert la préférence de marque, pas seulement l’attention du jour ?
  • Est-ce qu’elle peut durer assez longtemps pour amortir l’investissement ?
  • Est-ce qu’elle reste exigeante dans l’exécution, malgré sa lisibilité ?

Cette grille n’est pas une recette magique. Elle évite toutefois deux dérives fréquentes : le concept hermétique qui impressionne en réunion, et le contenu opportuniste qui disparaît dès que le calendrier social change.

Pourquoi les annonceurs regardent de près ce type de mouvement

Un changement de direction créative n’intéresse pas seulement les professionnels de l’agence. Il modifie le risque perçu côté client. Une marque qui confie son budget veut savoir qui arbitrera vraiment les idées, qui sera dans la pièce au moment du pitch, qui tiendra la cohérence d’une année sur l’autre. Nommer un associé créatif supplémentaire est une manière de dire que la création n’est pas une fonction satellite.

Les clients actuels de Hungry and Foolish évoluent dans des catégories où la popularité n’est pas un accessoire. Meuble, restauration, mutuelle, loisirs, grande consommation, énergie, rugby : ces univers parlent à des publics larges, parfois intergénérationnels, souvent sensibles au prix, à la preuve et à l’émotion utile. Une création trop élitiste y perd. Une création trop promotionnelle aussi. Le positionnement défendu par le nouveau duo vise précisément cet entre-deux.

Pour un directeur marketing, le bénéfice attendu se situe à plusieurs niveaux. D’abord, une plus grande densité d’idées en phase amont. Ensuite, une meilleure capacité à tenir plusieurs marques en parallèle sans affaiblir le suivi. Enfin, une légitimité accrue dans les compétitions, là où le nom des créatifs pèse encore, même à l’heure des process data et des outils génératifs.

Il faut aussi parler d’intelligence artificielle, puisque c’est désormais le décor de toute conversation sur la création. Les outils accélèrent l’exploration visuelle, le prototypage et la variation de formats. Ils ne remplacent pas le jugement sur ce qui mérite d’exister. Un duo créatif expérimenté devient alors plus précieux, pas moins : il sert de filtre culturel et stratégique dans un flux de propositions de plus en plus abondant. Hungry and Foolish, en renforçant sa tête créative, envoie le message qu’elle veut rester du côté de la décision, pas seulement de la production.

Le mercato créatif, révélateur des stratégies d’agence

Chaque année, le marché français voit circuler des directeurs de création d’une maison à l’autre. Certains mouvements corrigent une faiblesse. D’autres préparent une offensive new business. D’autres encore accompagnent une transmission interne. Le cas Boucheron ressemble à une offensive assumée : l’agence veut « ouvrir un nouveau chapitre » selon les mots de son président, tout en capitalisant sur une dynamique déjà engagée depuis 2016.

Ce type de recrutement a un coût. Un profil multi-primé et multi-agences n’arrive pas seulement avec son book. Il arrive avec une exigence de niveau, une attente de moyens, une influence sur le recrutement des équipes et une capacité à attirer d’autres talents. Si l’alchimie fonctionne, l’agence gagne un aimant. Si elle échoue, elle gagne une tension de gouvernance. D’où l’importance du récit collectif répété par les deux parties : planètes alignées, envie réciproque, même définition de la grande idée.

Plus qu’une agence, j’ai rencontré un vrai collectif, soudé par l’envie d’aller chercher les meilleures idées et de placer la création en première ligne. Notre approche est simple : aucun silo, aucune barrière, juste la volonté de faire émerger les marques avec des campagnes qui frappent juste sur tous les supports.

– Philippe Boucheron

Ce passage insiste sur l’absence de silos. Dans les faits, c’est l’un des chantiers les plus difficiles d’une agence de cette taille. Stratégie, création, social, production, data et commercial n’avancent pas naturellement au même rythme. Une direction créative crédible peut fluidifier ces interfaces, à condition de ne pas confondre autorité artistique et centralisation de toutes les décisions.

Ce que cette association change concrètement dans le quotidien d’une agence

Au-delà du communiqué, il faut imaginer les conséquences opérationnelles. Deux directeurs de création associés, cela peut signifier une répartition par comptes, par typologies de briefs ou par phases du projet. L’un peut porter davantage les compétitions. L’autre le suivi des plateformes de marque. Les deux peuvent co-signer les arbitrages les plus sensibles. Rien de tout cela n’est précisé publiquement, et c’est normal. Mais c’est précisément dans cette mécanique que se jouera la réussite.

Le recrutement des équipes créatives sera un autre test. Les meilleurs profils junior et middle choisissent aujourd’hui une maison pour la qualité des briefs, la clarté du feedback et la possibilité de produire un travail visible. Un nom comme celui de Philippe Boucheron peut aider à attirer. Encore faut-il que le studio reste un lieu d’apprentissage, pas seulement une vitrine de signatures senior.

La relation commerciale évoluera aussi. Dans beaucoup d’agences indépendantes, le président et le directeur de création forment déjà un tandem de représentation. Avec un second associé créatif, l’agence peut être présente sur plus de conversations en même temps : conseils de marque, jurys, prises de parole, rendez-vous internationaux, revues de campagne. Cette présence a une valeur new business évidente.

Enfin, la production interne gagne un garde-fou. Quand une idée doit vivre en film, en outdoor, en social et en contenu de longue durée, les dérives d’exécution sont fréquentes. Une direction créative renforcée peut mieux protéger l’intention initiale sans bloquer l’adaptation aux formats. C’est tout l’enjeu des campagnes « qui frappent juste sur tous les supports », pour reprendre la formule de Philippe Boucheron.

Une lecture utile pour les startups, les scale-ups et les directions digitales

Pourquoi cette actualité concerne-t-elle aussi ceux qui ne travaillent pas dans une agence historique ? Parce qu’elle rappelle une leçon trop oubliée dans les organisations produit : la croissance ne se pilote pas seulement par l’acquisition. Elle se pilote aussi par la désirabilité. Une startup qui multiplie les messages tactiques sans idée centrale finit par payer plus cher chaque clic. Une scale-up qui change de territoire tous les six mois n’accumule aucune mémoire de marque.

Le discours de Hungry and Foolish, tel que relayé notamment par J’ai un pote dans la com, insiste sur des campagnes ambitieuses, populaires et efficaces. Traduit en langage startup, cela donne : une promesse claire, un imaginable partagé, une exécution assez forte pour être reconnue, une capacité à décliner sans tout casser. Ce n’est pas réservé aux budgets télévisés. C’est une discipline de priorisation.

Les équipes growth ont parfois l’impression que la création « prestige » est un luxe. L’inverse est souvent vrai. Une idée trop faible oblige à compenser par la pression média, les promotions et les itérations permanentes. Une idée juste réduit le coût de conviction. Elle donne un angle aux équipes sales, un fil aux communautés, une cohérence aux pages d’accueil, aux publicités et aux prises de parole fondateurs.

Les directions digitales peuvent retenir trois points d’attention :

  • Construire un territoire avant d’industrialiser les variantes.
  • Choisir des partenaires capables d’arbitrer, pas seulement de livrer.
  • Mesurer l’efficacité sans réduire la création à un test d’accroche isolé.

Autrement dit, le mercato d’une agence indépendante n’est pas un feuilleton corporatif. C’est un indicateur de la valeur encore accordée à la pensée créative dans un marché obsédé par l’outil.

Huge Together et la question du modèle indépendant

Appartenir à un groupe indépendant de cent vingt collaborateurs change la lecture de l’annonce. Hungry and Foolish n’évolue pas seule. Elle s’inscrit dans un ensemble capable d’ajouter data, CRM, social, influence et acquisition autour d’une colonne créative. Ce modèle séduit les annonceurs qui veulent éviter à la fois la lourdeur des très grands réseaux et le manque d’ampleur d’une boutique isolée.

Le défi, toujours le même, consiste à faire travailler vraiment ensemble des expertises qui n’ont pas les mêmes indicateurs de succès. La création cherche la force de l’idée. L’acquisition cherche le coût par résultat. Le social cherche la conversation. La data cherche la prédictibilité. Sans une direction créative assez solide pour tenir le centre, le dispositif se fragmente. Avec une direction créative trop dominante, les autres expertises se sentent reléguées. Le duo Boucheron / François-Eugène devra donc incarner un centre de gravité, pas une tour d’ivoire.

Pour les observateurs du secteur, c’est aussi une réponse à la concentration du marché. Les indépendants qui veulent rester désirables doivent prouver qu’ils peuvent offrir de l’ampleur sans perdre leur visage. Recruter un créatif reconnu tout en affirmant la culture du collectif est une manière de tenir les deux bouts.

Les campagnes comme boussole, pas comme musée

Il serait tentant de transformer cette nomination en galerie de trophées. Ce serait manquer l’essentiel. Les campagnes passées servent surtout de preuves de méthode. Commandez chez McDonald’s montre qu’une idée peut retourner un rapport de force concurrentiel avec humour et clarté. Coquillettes montre qu’un objet banal peut devenir un levier de proximité. Les Pyramides montre qu’un sujet institutionnel peut trouver une image mentale forte. Du côté de Hungry and Foolish, Mon Cœur, L’Agora et Le Signe du Triomphe disent autre chose : la capacité à travailler l’utilité publique, le débat de marque et le spectacle populaire.

Mis bout à bout, ces exemples dessinent une famille créative. Pas un style unique, mais une préférence pour les idées que le public peut s’approprier. Dans un paysage où beaucoup de campagnes semblent conçues pour les slides internes plus que pour la rue, cette préférence a une valeur stratégique.

Elle a aussi une valeur RH. Les équipes aiment travailler sur des idées qu’elles peuvent expliquer à leurs proches. Les commerciaux aiment vendre des plateformes qui ne s’écroulent pas au premier contrebrief. Les clients aiment reconnaître leur marque dans le travail final. Une direction créative qui place cette lisibilité au centre facilite toute la chaîne.

Les risques à surveiller après l’effet d’annonce

Toute nomination senior crée une fenêtre d’attention. Ensuite vient le réel. Plusieurs points de vigilance méritent d’être énoncés sans cynisme. Le premier est la répartition du pouvoir. Deux associés créatifs, un président, un collectif élargi : les circuits de décision devront rester lisibles pour les équipes comme pour les clients. Le deuxième est la continuité des comptes. Les marques déjà présentes ne doivent pas avoir le sentiment d’un changement de doctrine brutal. Le troisième est la tentation du book personnel. Une agence grandit quand les idées appartiennent à la maison, pas seulement à ses figures.

Le quatrième risque concerne le rythme international. Vouloir grandir hors de France est légitime. Encore faut-il adapter les idées populaires à d’autres cultures sans les lisser. Le cinquième touche à la production. Plus l’ambition créative monte, plus la qualité d’exécution doit suivre, y compris sur des formats moins glorieux que le film principal.

Ces risques ne diminuent pas l’intérêt de la décision. Ils rappellent seulement qu’une nomination n’est pas une stratégie. C’est le début d’une stratégie.

Ce que les prochaines prises de parole devront prouver

Le marché jugera vite, comme toujours. Les preuves attendues sont assez claires. D’abord, une ou plusieurs campagnes capables d’incarner le nouveau chapitre sans renier le précédent. Ensuite, des compétitions gagnées qui montrent que le duo convainc aussi bien en salle que sur le papier. Puis une évolution visible du niveau d’exécution sur l’ensemble du portefeuille, pas seulement sur une pièce héroïque. Enfin, une capacité à faire grandir les équipes, car une direction créative qui n’élève pas le collectif reste un événement de communication.

Il sera aussi intéressant d’observer le traitement des sujets d’efficacité. Philippe Boucheron a des Effie à son palmarès. Hungry and Foolish revendique des campagnes efficaces autant que populaires. Si le duo parvient à tenir ensemble désirabilité et preuve business, il répondra à l’une des tensions les plus actuelles du marketing français.

Les observateurs du secteur, y compris ceux qui suivent l’actualité via J’ai un pote dans la com, regarderont donc moins la biographie que la suite des idées. C’est sain. Dans la création, la seule légitimité durable reste le travail publié.

Une leçon plus large sur le leadership créatif

Cette actualité offre aussi une matière précieuse sur le leadership. Diriger la création aujourd’hui ne consiste plus seulement à avoir le dernier mot sur une image. Cela consiste à tenir un standard, à protéger le temps de l’idée, à parler le langage des clients sans s’y dissoudre, à faire cohabiter craft et performance, à rester curieux des outils sans déléguer le jugement. Un duo peut mieux porter cette charge qu’une figure unique, à condition de partager réellement la boussole.

Le mot « associé » compte autant que le mot « directeur ». Il signale une prise de risque patrimoniale et culturelle. Philippe Boucheron n’entre pas en prestataire prestigieux. Il entre dans la gouvernance. Emmanuel François-Eugène n’est pas relégué. Il gagne un partenaire. Matthieu Reinartz mise sur une alliance de convictions plutôt que sur une substitution. Cette architecture, si elle tient, peut devenir un cas d’école pour d’autres indépendants tentés de grandir.

Dans un secteur où l’on parle beaucoup d’intelligence artificielle, de fragmentation des audiences et de fatigue publicitaire, il est frappant de voir une agence revenir à une phrase presque ancienne : les grandes idées doivent être simples, populaires, exigeantes et efficaces. Loin d’être rétrograde, ce rappel peut être précisément ce dont le marché a besoin. Non pas moins de technologie. Plus de discernement.

Et maintenant, le vrai travail commence

Les planètes alignées, pour reprendre l’expression utilisée de part et d’autre, ne produisent rien à elles seules. Elles créent seulement une fenêtre. Hungry and Foolish dispose désormais d’une direction créative à deux voix, d’un collectif de soixante-dix personnes, d’un groupe indépendant plus large et d’un portefeuille de marques déjà solide. Philippe Boucheron apporte une expérience dense, un goût revendiqué pour les idées accessibles et une légitimité internationale. Emmanuel François-Eugène apporte la mémoire de la maison, une connaissance intime des clients et une pratique déjà éprouvée de la direction créative.

Le reste se jouera là où la publicité se juge vraiment : dans les idées qui sortent, dans la manière dont elles occupent l’espace public, dans leur capacité à faire avancer une marque sans se regarder travailler. Pour les professionnels du marketing, de la communication digitale et du business de la création, ce mouvement vaut donc mieux qu’une brève de mercato. C’est un cas concret de stratégie d’agence, de doctrine créative et de pari sur le collectif.

Si le duo tient sa promesse, Hungry and Foolish n’aura pas seulement recruté un nom. Elle aura renforcé une conviction : la création n’est pas un département parmi d’autres. C’est le moteur qui permet à une marque d’être comprise, désirée et choisie. Dans un marché saturé de messages, cette évidence retrouve, une fois encore, une étrange modernité.