Et si le « gamer » n’existait tout simplement pas ? Cette idée reçue, longtemps véhiculée dans les plans marketing, vole en éclats alors que la Paris Games Week bat son plein. Une étude récente menée par Dékuple Insight vient bousculer les certitudes des annonceurs : derrière le chiffre impressionnant de sept Français sur dix ayant touché à un jeu vidéo ces douze derniers mois se cache une mosaïque de profils radicalement différents. Compétition, nostalgie, culture japonaise, passion sportive ou obsession technologique… chaque joueur porte ses propres motivations. Pour les marques, l’heure n’est plus à parler à une audience unique, mais à apprendre à dialoguer avec sept tribus distinctes.

Le marché français du jeu vidéo a généré 5,856 milliards d’euros en 2025. Un chiffre qui donne le vertige et explique pourquoi tant d’entreprises cherchent à s’y positionner. Pourtant, la plupart continuent d’aborder cette audience comme un bloc homogène. Résultat : des campagnes qui manquent leur cible, des budgets gaspillés et un engagement en berne. L’analyse de plus de 13,5 millions de profils digitaux réalisée par Dékuple Insight offre enfin une cartographie précise de cette diversité. Elle identifie sept grandes communautés et invite clairement les marques à sortir du seul univers du jeu pour s’appuyer sur les véritables centres d’intérêt de leurs publics.

Pourquoi le mythe du gamer unique s’effondre

Pendant des années, le stéréotype a eu la peau dure. On imaginait un jeune homme de 15 à 25 ans, casqué, installé devant son écran, passionné de shooters et de classements. Cette vision simpliste a orienté des millions d’euros de budgets publicitaires. Or, la réalité est bien plus riche. Un passionné d’eSport qui suit les compétitions sur Twitch n’a presque rien en commun avec l’amateur de football qui joue à FIFA après le match, ni avec le nostalgique qui rejoue pour la dixième fois à Pokémon sur une console portable. Ces différences de motivations se traduisent par des attentes, des langages et des codes culturels distincts.

Le gaming est devenu un point de rencontre entre plusieurs univers culturels. Il prolonge parfois une passion pour le sport, s’inscrit dans la continuité d’un intérêt pour les mangas et les animés, ou répond à un besoin de sociabilité et de divertissement. Comprendre ces nuances n’est plus un luxe : c’est devenu une condition de pertinence. Les marques qui persistent à s’adresser à « les gamers » risquent de parler dans le vide. Celles qui sauront identifier et activer les affinités propres à chaque tribu construiront des relations durables et engageantes.

Les sept tribus du gaming français décryptées

L’étude distingue clairement sept communautés. Chacune possède son poids démographique, ses codes et ses portes d’entrée privilégiées. Voici un tour d’horizon détaillé qui permettra aux décideurs marketing de mieux visualiser ces publics.

Les compétitifs stratèges : 31,9 % de l’audience

Ils représentent presque un tiers des joueurs français. Les compétitifs stratèges vivent le jeu comme un terrain d’affrontement intellectuel et technique. Classements, performances, optimisation des builds, analyse des replays… tout est bon pour progresser. Ils suivent les compétitions professionnelles, commentent les drafts, investissent dans du matériel haut de gamme et passent des heures à perfectionner leur gameplay. Pour eux, le jeu n’est pas seulement un loisir : c’est un sport mental exigeant.

Cette tribu est particulièrement sensible aux valeurs de performance, de maîtrise et d’excellence. Une marque qui souhaite les toucher gagnera à parler le langage de la compétition, à s’associer à des tournois ou à proposer des contenus éducatifs de haut niveau. Les partenariats avec des équipes eSport ou des créateurs spécialisés dans l’analyse stratégique fonctionnent particulièrement bien. L’approche purement « fun » risque en revanche de les laisser indifférents.

Les mainstream enjoyers : 19,1 % de l’audience

Deuxième groupe en volume, les mainstream enjoyers jouent avant tout pour se détendre et se divertir. Ils apprécient les titres grand public, les univers accessibles et les expériences partagées entre amis. La musique, l’humour et les contenus légers tiennent une place importante dans leur univers de consommation. Contrairement aux compétitifs, ils ne cherchent pas nécessairement à grimper dans les classements ; ils veulent passer un bon moment.

Pour les marques lifestyle, cette tribu constitue une porte d’entrée idéale. Une campagne qui s’appuie sur la musique, le second degré ou des collaborations avec des créateurs humoristiques a de fortes chances de résonner. Le jeu devient ici un prétexte à la connexion sociale et au plaisir simple. Les activations autour d’événements culturels ou de moments de convivialité trouvent naturellement leur place.

Les nostalgiques players : 12,5 % de l’audience

Ils jouent pour retrouver des émotions d’enfance. Les nostalgiques players plongent avec délectation dans les univers Pokémon, les classiques des années 90 et 2000, les remakes et les rétro-gaming. Le pixel art, les musiques 8-bit et les références vintage les font vibrer. Leur rapport au jeu est empreint d’affect et de mémoire collective.

Les marques qui maîtrisent le registre de la nostalgie disposent d’un levier puissant. Les collaborations autour de licences cultes, les éditions limitées rétro ou les campagnes qui rejouent les codes esthétiques d’une époque précise génèrent souvent un fort attachement émotionnel. Cette tribu est particulièrement réceptive aux storytelling bien construits qui savent réveiller des souvenirs partagés.

Les sportifs hybrides : 12 % de l’audience

Pour eux, le jeu vidéo prolonge une passion sportive bien réelle. Les sportifs hybrides enchaînent les matchs de football le week-end et les sessions de FIFA ou d’eFootball en semaine. Ils suivent les compétitions réelles autant que virtuelles et apprécient les passerelles entre les deux univers. Le football reste la porte d’entrée dominante, mais d’autres disciplines sportives trouvent également leur place.

Les marques de sport disposent ici d’un avantage naturel. Elles peuvent activer cette communauté en s’appuyant sur la passion footballistique plutôt que sur le jeu lui-même. Un partenariat avec un club, une activation pendant un grand tournoi ou un contenu qui mêle performance sportive réelle et virtuelle trouvera rapidement son public. L’important est de parler d’abord de sport, ensuite de gaming.

Les geeks culturels : 8,7 % de l’audience

Mangas, animés, cosplay, culture japonaise… les geeks culturels vivent le jeu comme une extension de leur passion pour les univers asiatiques et les récits immersifs. Ils consomment autant de séries que de jeux, suivent les sorties d’animés, participent à des conventions et savent décoder les références les plus fines. Leur univers est dense, codifié et extrêmement riche en symboles.

Toucher cette tribu demande une véritable connaissance des codes. Une marque qui s’aventure dans l’univers manga sans maîtrise risque le faux pas. En revanche, celles qui savent coller aux références, collaborer avec des créateurs spécialisés ou proposer des expériences immersives (pop-up stores, événements cosplay, éditions collector) peuvent générer un engagement très fort et une loyauté durable.

Les hardware gamers : 8,5 % de l’audience

Ils sont obsédés par la technique. Les hardware gamers passent autant de temps à configurer leur PC, choisir leurs composants, optimiser les performances et comparer les périphériques qu’à jouer réellement. RGB, taux de rafraîchissement, latence, overclocking… le vocabulaire est précis et exigeant. Le jeu est pour eux un prétexte à l’expression d’une passion technologique.

Les marques de matériel informatique, de périphériques et de composants trouvent naturellement leur place auprès de cette communauté. Les contenus techniques approfondis, les tests comparatifs, les lives d’assemblage et les partenariats avec des créateurs spécialisés dans le hardware génèrent de l’autorité et de la confiance. L’approche purement émotionnelle ou lifestyle a peu d’impact ici : la précision et la performance priment.

Les new gen gamers : 7,2 % de l’audience

Plus jeunes, plus connectés aux nouvelles plateformes et aux formats émergents, les new gen gamers incarnent la prochaine génération de joueurs. Ils naviguent naturellement entre mobile, console et PC, consomment du contenu court, suivent les créateurs sur plusieurs réseaux et accordent une importance particulière à l’authenticité. Leur rapport au jeu est fluide, multi-écrans et très social.

Pour les marques, cette tribu représente un investissement d’avenir. Les formats courts, les collaborations avec des créateurs émergents, les expériences sociales et les activations sur les plateformes qu’ils privilégient (TikTok, Twitch, Discord) sont les plus efficaces. L’authenticité et la co-création priment sur les messages institutionnels classiques.

Le football, les mangas et la technologie comme véritables portes d’entrée

L’un des enseignements majeurs de l’étude est que le jeu vidéo n’est souvent qu’un prolongement d’une passion préexistante. Pour certains, il prolonge l’intérêt pour le football et le sport en général. Pour d’autres, il s’inscrit dans la continuité de la culture japonaise, des mangas, des animés ou du cosplay. La technologie, la sociabilité et le simple divertissement constituent également des motivations fortes. Cette réalité change radicalement la façon dont une marque doit construire son approche.

Une marque de sport n’a pas forcément besoin de parler de jeu vidéo pour toucher les sportifs hybrides. Elle peut simplement activer leur passion pour le football. Une marque lifestyle peut atteindre les mainstream enjoyers via la musique ou l’humour sans jamais mentionner un titre de jeu. Les possibilités s’élargissent considérablement dès lors que l’on cesse de considérer le gaming comme un univers fermé pour le voir comme un carrefour culturel.

Pendant longtemps, les gamers ont été considérés comme une audience unique. Nos travaux montrent au contraire que le gaming est aujourd’hui un point de rencontre entre plusieurs univers culturels.

– Thomas Zavrosa, directeur général de Dékuple Insight

Comment les marques doivent repenser leur ciblage

La fragmentation de l’audience impose une révision complète des stratégies. Continuer à adresser des messages génériques à « les gamers » revient à diluer l’impact. La pertinence naît désormais de la capacité à identifier la ou les tribus les plus proches de la marque, puis à activer les centres d’intérêt qui les caractérisent réellement.

Voici quelques pistes concrètes pour opérationnaliser cette nouvelle approche :

  • Cartographier précisément les affinités de chaque tribu avec les territoires de la marque
  • Privilégier les portes d’entrée culturelles (sport, manga, nostalgie, tech) plutôt que le seul univers du jeu
  • Adapter le ton, le format et les canaux en fonction de la communauté visée
  • Collaborer avec des créateurs et des influenceurs qui incarnent réellement les codes de chaque tribu
  • Mesurer l’engagement non plus de façon globale, mais par segment de communauté

Cette segmentation fine permet également d’optimiser les budgets. Au lieu de diffuser largement sur des inventaires « gaming », les annonceurs peuvent concentrer leurs efforts sur les environnements où se trouvent réellement leurs cibles prioritaires. L’efficacité media s’en trouve améliorée, tout comme la qualité de la relation construite avec les consommateurs.

Des implications concrètes pour les stratégies de communication

Au-delà du ciblage publicitaire, cette lecture en sept tribus impacte l’ensemble de la chaîne de valeur marketing. Le content marketing, par exemple, doit être pensé en fonction des attentes spécifiques de chaque communauté. Un contenu technique approfondi séduira les hardware gamers et les compétitifs stratèges, tandis qu’un format plus léger et humoristique fonctionnera mieux auprès des mainstream enjoyers. Les partenariats d’influence doivent également être sélectionnés avec soin : un créateur spécialisé dans l’analyse eSport n’aura pas le même impact auprès des nostalgiques players qu’auprès des compétitifs.

Les activations terrain et les événements gagnent aussi en pertinence lorsqu’ils sont pensés pour une tribu précise. Une présence à la Paris Games Week peut être modulée selon les publics visés : un stand très technique pour les hardware gamers, une expérience immersive manga pour les geeks culturels, ou un espace de confrontation amicale pour les compétitifs stratèges. La même marque peut ainsi décliner plusieurs activations complémentaires sans diluer son message.

Sur le plan digital, les plateformes elles-mêmes ne sont pas équivalentes selon les tribus. Twitch et les outils de streaming restent centraux pour les compétitifs et une partie des new gen, tandis que d’autres communautés privilégient Instagram, TikTok ou YouTube. Les stratégies d’acquisition et de fidélisation doivent intégrer ces différences de parcours.

Ce que les données changent pour les décideurs

L’analyse de 13,5 millions de profils digitaux apporte une solidité nouvelle à la réflexion stratégique. Il ne s’agit plus d’intuitions ou de stéréotypes, mais d’une segmentation fondée sur des comportements observés à grande échelle. Cette robustesse méthodologique permet aux directions marketing de justifier des choix plus fins auprès de leurs directions générales et de leurs partenaires media.

Elle ouvre également la voie à des approches data-driven plus avancées. Une fois les tribus identifiées, il devient possible de construire des modèles de scoring, d’affiner les lookalikes, d’optimiser les fréquences de contact et de personnaliser les messages à un niveau jusqu’ici difficilement accessible. Le gaming n’est plus un univers opaque : il devient un terrain de data marketing particulièrement riche.

Les risques à éviter absolument

Plusieurs écueils guettent les marques qui découvrent cette segmentation. Le premier consiste à vouloir s’adresser à toutes les tribus en même temps avec le même message. Cette approche dilue la pertinence et finit par ne parler vraiment à personne. Mieux vaut choisir une ou deux communautés prioritaires et déployer une stratégie cohérente et approfondie.

Le second risque est de caricaturer les tribus. Les compétitifs ne sont pas tous des adolescents asociaux, les geeks culturels ne se réduisent pas à des cosplayers, et les nostalgiques ne vivent pas uniquement dans le passé. Chaque communauté est plus nuancée que son label. Les meilleurs résultats naissent d’une écoute fine et d’une capacité à coller aux codes sans les forcer.

Enfin, il faut éviter de considérer cette segmentation comme figée. Les pratiques évoluent, les générations se succèdent et de nouvelles sensibilités émergent. Les marques les plus agiles mettront en place des dispositifs d’écoute permanente pour faire vivre cette cartographie dans le temps.

Vers une nouvelle maturité du marketing gaming

L’étude de Dékuple Insight marque probablement un tournant. Elle rend visible ce que beaucoup de professionnels observaient déjà de manière empirique : le gaming français n’est pas une communauté, mais un archipel de communautés. Cette prise de conscience ouvre la voie à des stratégies plus respectueuses des publics, plus efficaces pour les marques et finalement plus créatives.

Les entreprises qui sauront tirer parti de cette fragmentation plutôt que de la subir construiront des avantages concurrentiels durables. Elles cesseront de courtiser un « gamer » imaginaire pour dialoguer avec des passionnés réels, aux motivations concrètes et aux univers culturels riches. Dans un marché de près de six milliards d’euros, la capacité à parler juste à la bonne personne au bon moment n’est plus une option : c’est devenu le fondement de toute stratégie gagnante.

Alors que la Paris Games Week rassemble chaque année des centaines de milliers de visiteurs, le moment est idéal pour repenser les approches. Derrière les stands, les démos et les compétitions se cachent sept tribus bien distinctes. Les marques qui sauront les identifier, les comprendre et les activer avec justesse transformeront cette diversité en opportunité. Les autres continueront de s’adresser à une audience fantôme, avec les résultats que l’on connaît.

La leçon est claire : il n’existe pas de gamer, il existe des joueurs. Et ces joueurs méritent que l’on prenne le temps de les connaître vraiment. Pour les professionnels du marketing, de la communication et de la stratégie digitale, cette étude constitue bien plus qu’un simple rapport : c’est une invitation à moderniser en profondeur la façon dont les marques dialoguent avec l’une des audiences les plus dynamiques et les plus fragmentées de notre époque.

En définitive, la réussite dans l’univers du gaming français passera par la capacité à abandonner les généralités pour embrasser la complexité. Les sept tribus ne sont pas un obstacle ; elles sont le chemin. Celles et ceux qui sauront le suivre avec méthode, créativité et respect des codes culturels de chaque communauté ouvriront un nouveau chapitre du marketing gaming en France. Un chapitre plus précis, plus engageant et, espérons-le, plus durable.

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