Imaginez un instant : vous êtes à la tête d’une des plateformes les plus influentes au monde, et une industrie multimilliardaire décide collectivement de vous mettre la pression pour que vous payiez beaucoup plus cher qu’auparavant pour un usage que vous jugez mineur. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve X en ce début d’année 2026.
Le 12 janvier 2026, la plateforme anciennement connue sous le nom de Twitter a surpris tout le monde en déposant une plainte antitrust contre la National Music Publishers’ Association (NMPA) et plusieurs grands éditeurs de musique. Ce n’est pas une simple escarmouche juridique : c’est une véritable déclaration de guerre contre ce que X qualifie de « complot coordonné » pour lui imposer des conditions tarifaires déraisonnables.
Le contexte : une relation déjà très tendue depuis 2022
Depuis le rachat de Twitter par Elon Musk en octobre 2022, les relations entre la plateforme et l’industrie musicale n’ont cessé de se dégrader. À l’époque déjà, les négociations pour des accords de licence globale étaient en cours avec plusieurs majors. Mais très rapidement, la nouvelle direction a mis fin à ces discussions, estimant les montants demandés beaucoup trop élevés au regard du volume réel d’utilisation musicale sur la plateforme.
Contrairement à TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts, où la musique est au cœur du produit (danse, lipsync, trends viraux), X reste avant tout une plateforme de texte, d’actualités et de débats en temps réel. Même si les vidéos y gagnent du terrain depuis 2023-2024, l’utilisation de musique reste, selon X, marginale.
« La musique n’est pas le moteur principal de l’engagement sur X. Nous ne sommes pas une plateforme de danse synchronisée ou de challenges musicaux. »
– Résumé de la position historique de l’équipe X depuis 2023
Face à l’absence d’accord, les éditeurs ont alors changé de stratégie : multiplication des DMCA takedowns massifs et menaces de poursuites judiciaires.
2023-2025 : l’escalade des plaintes DMCA
En 2023, dix-sept éditeurs musicaux ont assigné X devant un tribunal fédéral américain pour violation présumée des droits d’auteur sur plus de 1 700 chansons. Le montant réclamé ? Jusqu’à 250 millions de dollars. X a toujours refusé de payer cette somme, s’appuyant sur les protections offertes par le Digital Millennium Copyright Act (DMCA) : notification → retrait rapide → pas de responsabilité générale.
Mais selon la plainte antitrust déposée en janvier 2026, ce n’était que la partie visible de l’iceberg. X accuse désormais la NMPA et les principaux éditeurs d’avoir mis en place une stratégie beaucoup plus agressive et coordonnée :
- Refus collectif de négocier individuellement avec X
- Utilisation massive et coordonnée des notifications DMCA comme levier de pression
- Objectif affiché : forcer la signature d’un accord global avec l’ensemble de l’industrie
- Prix imposés jugés « supra-concurrentiels » par X
En clair : plus de négociation individuelle, plus de concurrence entre éditeurs. Un front uni pour faire plier la plateforme.
Antitrust : quand le refus de concurrencer devient illégal
C’est là que la notion d’antitrust entre en jeu. Selon la législation américaine (Sherman Act notamment), il est interdit aux acteurs d’un marché de s’entendre pour refuser de traiter avec un client ou pour imposer des conditions uniformes qui suppriment la concurrence.
Dans sa plainte, X affirme que :
« Plutôt que de négocier individuellement et de manière concurrentielle, les éditeurs ont choisi de s’entendre via la NMPA pour refuser de traiter séparément avec X et pour imposer des conditions tarifaires identiques et excessives. »
– Extrait traduit de la plainte antitrust de X – janvier 2026
Le document cite même une phrase emblématique du président de la NMPA, David Israelite, qui déclarait publiquement qu’il fallait « travailler ensemble pour agrandir le gâteau au lieu de se battre pour une plus grosse part ».
Pour X, cette citation est la preuve d’une volonté affichée d’entente horizontale au détriment de la concurrence.
Les enjeux économiques : des centaines de millions potentiellement en jeu
Si X perdait cette bataille et devait signer un accord global similaire à ceux de TikTok, Meta ou YouTube, les estimations parlent de plusieurs centaines de millions de dollars par an rien que pour les droits d’édition musicale (sans compter les droits d’enregistrement des masters détenus par les majors).
Dans un contexte où X cherche toujours à améliorer sa rentabilité après plusieurs années de restructuration drastique, ces sommes représentent un enjeu stratégique majeur.
À l’inverse, pour l’industrie musicale, un accord avec X pourrait devenir un précédent dangereux : si une plateforme de cette taille obtient des conditions très avantageuses, les autres (Snap, Pinterest, LinkedIn, etc.) pourraient elles aussi réclamer des tarifs similaires.
Une question stratégique plus large pour les plateformes sociales
Au-delà du cas particulier de X, cette bataille pose une question de fond pour tous les acteurs du social media en 2026 :
- À partir de quel seuil d’utilisation la musique devient-elle un élément central justifiant une licence globale ?
- Les plateformes peuvent-elles continuer à se reposer uniquement sur le régime du safe harbor du DMCA ?
- Les modèles économiques très différents (texte vs vidéo musicale) doivent-ils payer le même prix ?
- Les éditeurs ont-ils le droit de s’entendre pour fixer un « prix plancher » face aux Big Tech ?
Ces questions dépassent largement le seul cas X et pourraient redéfinir les relations entre plateformes sociales et ayants droit musicaux pour les dix prochaines années.
Quelles sont les chances de succès de X ?
Sur le papier, la plainte antitrust est audacieuse mais fragile. Plusieurs éléments jouent contre X :
- La plateforme a refusé pendant des années de négocier sérieusement des accords individuels
- Elle a laissé perdurer une situation où des violations étaient signalées massivement
- Le développement continu des fonctionnalités vidéo rend son argument « usage marginal » de moins en moins crédible
Mais X dispose aussi d’atouts :
- La jurisprudence antitrust américaine est actuellement très favorable aux plaignants qui dénoncent des ententes horizontales
- Les discours très publics de la NMPA sur la nécessité d’« agrandir le gâteau ensemble » peuvent être interprétés comme des aveux
- Les tribunaux américains détestent généralement les stratégies de « tout ou rien » qui suppriment la négociation individuelle
Conséquences possibles pour le marketing digital et les marques
Pour les marketeurs, les community managers et les créateurs de contenu, l’issue de ce conflit aura des répercussions concrètes :
- Si X gagne : plus de liberté pour utiliser de la musique populaire dans les vidéos sans craindre les blocages systématiques
- Si X perd : durcissement probable des règles de modération musicale sur la plateforme
- Dans tous les cas : augmentation probable des coûts indirects pour les marques qui utilisent massivement la vidéo sur X
Les stratégies « musiques virales » qui marchent si bien sur TikTok pourraient devenir plus risquées et plus coûteuses sur X.
Conclusion : une bataille qui va façonner le futur du social audio
Que l’on soit fan d’Elon Musk ou critique virulent de sa gestion de X, une chose est sûre : cette plainte antitrust est bien plus qu’un simple bras de fer financier.
Elle questionne la place de la musique dans les réseaux sociaux de demain, la légitimité des stratégies de négociation collective des ayants droit, et la capacité des plateformes à s’extraire des accords jugés trop coûteux.
En 2026, le combat entre X et l’industrie musicale pourrait bien devenir le Google vs Oracle ou le Epic vs Apple de la décennie dans l’univers du social media et des contenus créés par les utilisateurs.
Et vous, de quel côté seriez-vous dans cette bataille ?
À suivre très attentivement dans les prochains mois…
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