Imaginez un monde où la création d’une campagne pour une grande maison de luxe ne prend plus des mois, mais des jours, tout en conservant cette aura d’exclusivité et de raffinement qui fait l’ADN du secteur. En 2026, l’intelligence artificielle générative n’est plus un gadget futuriste : elle redéfinit profondément la manière dont les marques de luxe conçoivent, produisent et diffusent leurs contenus visuels. C’est dans ce contexte que Jonathan Gilbert, co-fondateur de Detroit, maison de production spécialisée en IA, partage une vision éclairée des mutations en cours.
Le luxe traverse une période complexe, marquée par un recul de la création de valeur pour la première fois depuis près d’une décennie. Face à cela, les grandes maisons se tournent vers la GenAI non pas comme une simple optimisation technique, mais comme un levier stratégique et culturel. Le rapport Augmented Creation 2026 publié par Detroit met en lumière neuf enjeux majeurs qui dessinent l’avenir de la création dans ce secteur si particulier.
Pourquoi un rapport dédié à la création augmentée dans le luxe ?
Jonathan Gilbert explique que ce livre blanc répond à un besoin urgent de recul dans un environnement saturé d’images générées et de discours technologiques. Travaillant quotidiennement avec des directions artistiques et des maisons prestigieuses, l’équipe de Detroit a constaté une question récurrente : au-delà de la vitesse et du volume, que change vraiment l’IA dans la culture créative des marques ?
Ce rapport est né de ce besoin-là. Pas d’expliquer l’IA. Mais de la mettre en perspective culturelle. De comprendre ce qu’elle transforme en profondeur : les rythmes, les rôles, la valeur même de la création.
– Jonathan Gilbert, co-fondateur de Detroit
L’objectif est clair : offrir une pause réflexive pour construire une culture créative cohérente avec ces nouveaux outils, plutôt que de subir une accélération aveugle.
L’IA générative : un changement de milieu, pas seulement un outil
La métaphore du « changement de milieu » est centrale dans la pensée de Jonathan Gilbert. Un outil s’ajoute à un processus existant ; un milieu, lui, transforme l’ensemble de l’écosystème. L’IA générative modifie la temporalité de la création, rend les workflows itératifs et collaboratifs, et déplace la valeur de l’objet final vers la capacité à structurer vision, données et gouvernance.
Concrètement, les équipes créatives passent d’une logique linéaire (brief → production → diffusion) à des systèmes vivants où chaque itération alimente la suivante. L’image devient un organisme qui évolue, apprend et s’adapte en continu.
Les trois grandes tendances GenAI dans le luxe en 2026
Sorties de la phase expérimentale, les applications de l’IA générative sont devenues structurelles. Jonathan Gilbert identifie trois mouvements majeurs qui dominent le paysage :
- Les modèles propriétaires : comme MaIA chez LVMH, une IA interne nourrie par l’héritage culturel et visuel du groupe, garantissant cohérence et exclusivité.
- L’IA comme véritable médium artistique : l’exemple de la collaboration Gucci x Christie’s montre que l’IA peut produire des œuvres d’art légitimes, dès lors qu’elles sont fortement curatées et dirigées.
- La production contextuelle à grande échelle : adapter instantanément les visuels aux marchés locaux, aux saisons ou aux événements sans repartir de zéro, tout en préservant l’identité de marque.
Ces trois axes illustrent un passage de l’IA comme prestataire externe à l’IA comme infrastructure stratégique intégrée.
Concilier artisanat et intelligence artificielle : le vrai défi culturel
L’une des craintes les plus fréquentes concerne l’opposition perçue entre l’artificialité de l’IA et les valeurs d’artisanat, de rareté et de savoir-faire propres au luxe. Jonathan Gilbert balaie cette dichotomie en recentrant le débat sur l’intention créative.
Le sujet n’est pas fait main vs fait par IA. Le sujet, c’est la qualité de l’intention, de la création. Un prompt bien écrit, un modèle bien entraîné, une direction artistique exigeante : c’est du craft.
– Jonathan Gilbert
L’IA ne remplace pas la sensibilité humaine ; elle l’amplifie lorsque celle-ci est fermement aux commandes. Le risque n’est pas technologique, mais bien humain : laisser l’outil dicter la direction au lieu de le piloter.
Du brand book au brand code : préserver le patrimoine visuel
Pour intégrer durablement l’IA sans diluer l’identité de marque, Jonathan Gilbert préconise le passage d’un brand book statique à un brand code dynamique. Cela implique plusieurs chantiers concrets :
- Constitution de datasets propriétaires riches en archives historiques.
- Définition explicite de règles esthétiques et narratives.
- Mise en place d’archives vivantes et évolutives.
- Établissement d’une gouvernance claire des usages IA.
L’idée est simple : l’IA doit apprendre de la marque, et non l’inverse. Ainsi, chaque génération conserve et enrichit le patrimoine visuel plutôt que de le standardiser.
Expanding Universes : quand le luxe ouvre la porte à l’UGC augmenté
Le rapport consacre un chapitre aux univers étendus où les consommateurs deviennent co-créateurs grâce à l’IA. Des marques comme Disney expérimentent déjà cette approche. Dans le luxe, où le contrôle de l’image est traditionnellement absolu, cette ouverture peut sembler risquée.
Pour Jonathan Gilbert, le contrôle total est une illusion à l’ère digitale. La maîtrise, en revanche, passe par l’orchestration : définir des cadres clairs, des règles du jeu, et devenir une marque open source dans sa narration. Les maisons qui réussiront seront celles qui sauront inspirer et canaliser la créativité de leur communauté sans perdre la direction artistique.
Mesurer le ROI de la création générative : au-delà de la productivité
Beaucoup d’entreprises échouent dans leurs déploiements IA par manque d’intégration et de gouvernance – le célèbre chiffre du MIT de 95 % d’échecs en est la preuve. Dans le luxe, Jonathan Gilbert propose trois piliers pour évaluer le retour sur investissement :
- Productivité : réduction des cycles de production, optimisation des coûts et du temps.
- Qualité créative : cohérence de marque, performance des campagnes, impact émotionnel auprès des audiences.
- Capitalisation interne : connaissances accumulées, archives enrichies, réutilisation des assets et apprentissage organisationnel.
Ces KPI dépassent la simple mesure de vitesse pour inclure des dimensions qualitatives et stratégiques essentielles au luxe.
L’avenir de la relation marque-IA : vers une infrastructure invisible
Sur les dix prochaines années, Jonathan Gilbert prédit que l’IA deviendra une infrastructure aussi banale que le digital aujourd’hui. Le sujet « IA » disparaîtra des conversations stratégiques au profit du leadership créatif et de la transmission culturelle.
Les maisons qui domineront seront celles capables de diriger des systèmes complexes, de faire apprendre leur marque et de placer l’humain au centre. Le futur de la création augmentée ne sera pas algorithmique, mais profondément humain.
Ce que les marketeurs et entrepreneurs doivent retenir pour 2026
Pour tous les professionnels du marketing, des startups et du digital, cette transformation du luxe offre des enseignements précieux :
- Investir dans des modèles propriétaires ou finement entraînés pour préserver l’identité de marque.
- Former les équipes à une direction artistique exigeante sur l’IA plutôt qu’à une simple utilisation technique.
- Mettre en place une gouvernance claire dès le départ pour éviter les échecs d’intégration.
- Penser la mesure du ROI au-delà de la productivité : inclure qualité créative et capitalisation des connaissances.
- Préparer l’ouverture contrôlée aux communautés créatives via des cadres solides.
En résumé, 2026 marque l’année où l’intelligence artificielle générative devient un pilier culturel et stratégique du luxe. Les marques qui sauront allier technologie, intention créative et gouvernance rigoureuse sortiront renforcées d’une période de transition historique. L’enjeu n’est plus d’adopter l’IA, mais de la diriger avec élégance et exigence – deux qualités que le luxe maîtrise depuis toujours.
(Article rédigé à partir de l’interview de Jonathan Gilbert publiée le 7 janvier 2026 sur JUPDLC.)
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