Imaginez trois professionnels du branding qui s’installent autour d’une table, micros allumés, sans script, sans filtre et sans la moindre envie de plaire à tout le monde. Ils dézinguent joyeusement les derniers rebrandings à la mode, s’engueulent gentiment sur une typographie bancale, rigolent d’un logo de mairie improbable et concluent par un jeu absurde. Bienvenue dans Les Goûts Les Couleurs, le podcast qui refuse de parler du design de marque comme on parle d’un bilan comptable.
Dans un univers où la plupart des contenus sur le branding se veulent sérieux, policés et remplis de jargon stratégique, ce trio – Barthélémy Chalvet, Léonard Chalvet et Pierre Jeannelle de l’agence Bruno – a décidé de tout envoyer valser. Résultat : une émission qui ressemble plus à une discussion de café entre potes qu’à un webinar d’école de commerce. Et pourtant, derrière ce ton volontairement désinvolte se cache une vraie réflexion sur ce que devrait être le branding aujourd’hui : singulier, courageux et assumément subjectif.
Bruno, l’agence née d’un héritage familial italien
Avant de plonger dans le podcast, il faut comprendre d’où vient cette liberté de ton. Bruno n’est pas une agence comme les autres. Installée à Paris et à Londres, elle porte le prénom du grand-père italien des deux frères Chalvet : un homme exigeant, travailleur acharné et surtout très humain. Cet héritage n’est pas qu’anecdotique ; il infuse toute la philosophie de l’agence.
Spécialisée dans les identités de marque digitales, Bruno défend une conviction limpide : la singularité n’est jamais négociable. Pas de compromis sur l’originalité, même quand le marché pousse à la standardisation. C’est cette posture qui a donné naissance à Les Goûts Les Couleurs, presque par accident.
L’idée ? Enregistrer simplement les discussions qui animaient déjà les couloirs de l’agence. Pas de ligne éditoriale sophistiquée, pas d’objectif de vues délirant. Juste l’envie de conserver trace de ces moments où l’on démonte un logo en cinq minutes et où l’on se demande pourquoi 80 % des marques du secteur fintech se ressemblent comme deux gouttes d’eau digitale.
« On ne l’a pas du tout vu comme un programme qui allait marcher, ou même trouver un quelconque succès. »
– Les fondateurs de Bruno
Cette absence totale d’ambition stratégique est paradoxalement ce qui rend le projet si attachant. Dans un monde obsédé par la performance et le personal branding, voilà des créatifs qui osent dire : « On fait ça d’abord pour nous marrer. »
Un format qui ne ressemble à aucun autre
Chaque épisode suit une structure ultra-simple, presque minimaliste :
- Le décryptage d’un nouveau logo de ville française (la France étant championne d’Europe du changement d’identité communale)
- L’analyse cash de trois rebrandings ou brandings récents
- Un petit jeu final complètement barré
Pas de invités stars, pas de sponsor discret glissé au milieu, pas de chapitre sponsorisé. Juste trois voix qui partent dans tous les sens, qui se coupent, qui reviennent en arrière, qui s’énervent sur une kerning hasardeuse ou qui défendent mordicus une prise de risque audacieuse.
Ce qui frappe immédiatement quand on écoute le podcast, c’est le degré de sincérité. On sent que personne ne joue un rôle. Les désaccords sont réels, les éloges sonnent juste, les critiques peuvent piquer. Et c’est précisément cette authenticité qui manque cruellement dans la plupart des contenus « branding » que l’on trouve sur LinkedIn ou sur YouTube.
Pourquoi le branding a besoin de subjectivité assumée
Le titre du podcast ne laisse planer aucun doute : en matière de design, tout n’est qu’une question de goûts et de couleurs. Une évidence que beaucoup de professionnels refusent d’admettre publiquement.
Dans les grandes agences, on préfère parler de stratégie, de plateforme de marque, de cohérence systémique. Chez Bruno et dans leur podcast, on assume que le beau est subjectif, que le bon goût n’existe pas universellement et que c’est justement cette subjectivité qui fait naître les identités les plus mémorables.
« Il est essentiel d’écouter l’avis des autres, surtout lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec nous. »
– Léonard Chalvet
Cette phrase résume parfaitement l’esprit de l’émission. Plutôt que de chercher à imposer une vérité absolue, Les Goûts Les Couleurs célèbre le débat, la divergence, le désaccord argumenté. Et dans un secteur où l’on glorifie trop souvent le consensus mou, cette posture fait un bien fou.
La prime à la prise de risque (même ratée)
Parmi les sujets qui reviennent le plus souvent dans les échanges, il y a celui de la frilosité créative. Pierre Jeannelle le dit sans détour : il préfère mille fois une marque qui tente quelque chose – même si ça rate – qu’une énième déclinaison propre sur soi d’un template vu cent fois.
Barthélémy Chalvet va plus loin : il pointe du doigt cette étrange tendance des annonceurs à vouloir tous se ressembler. Pourquoi des secteurs entiers finissent-ils avec des palettes quasi-identiques, des typographies interchangeables et desclaim presque similaires ?
- Par fainéantise des agences ?
- Par peur du risque chez les clients ?
- Par la dictature inconsciente des benchmarks ?
Quelle qu’en soit la raison, le résultat est le même : une uniformisation qui rend le paysage visuel de plus en plus fade. Et c’est exactement ce que le podcast combat à sa manière : en rappelant que le rôle d’une bonne agence est de pousser la singularité, pas de lisser les aspérités.
Le paradoxe français du design
Un autre fil rouge traverse plusieurs épisodes : le rapport ambivalent de la France à son propre design. Le pays regorge de talents exceptionnels, possède une histoire graphique extrêmement riche… et pourtant de nombreuses marques emblématiques françaises choisissent des agences étrangères (souvent britanniques ou américaines) pour leur rebranding.
Deezer, BlaBlaCar, Happn, Center Parcs… la liste est longue. Barthélémy Chalvet pose la question sans détour : comment expliquer ce déficit de perception des agences françaises sur la scène internationale ?
Le podcast n’apporte pas de réponse définitive, mais il ouvre le débat. Et c’est déjà beaucoup.
Une récréation nécessaire dans un métier exigeant
Travailler en agence de branding demande une rigueur extrême : des nuits sur des grilles typographiques, des allers-retours interminables sur les nuances de couleur, des présentations où chaque mot est pesé. Le podcast, lui, est l’exact opposé.
C’est une parenthèse, une soupape, une récréation assumée. Les trois animateurs le répètent : ils ne cherchent pas à enseigner, à former ou à se positionner comme des gourous. Ils discutent, ils s’engueulent, ils rigolent. Et curieusement, c’est précisément cette légèreté qui rend l’écoute si instructive.
« Finalement, tout n’est qu’une question de goûts et de couleurs. »
– Barthélémy Chalvet
Cette phrase pourrait servir de conclusion à chaque épisode. Elle rappelle une vérité simple que l’on oublie trop souvent dans les réunions interminables : le design n’est pas une science exacte. C’est un dialogue permanent entre intention, exécution et réception. Et ce dialogue est forcément subjectif.
À qui s’adresse vraiment ce podcast ?
Aux juniors qui découvrent le métier et qui ont besoin de comprendre que même les « grands » ne sont pas d’accord entre eux.
Aux seniors qui commencent à se lasser des discours trop formatés et qui ont envie d’entendre des avis tranchés sans vernis corporate.
Aux annonceurs qui hésitent à pousser leur agence dans ses retranchements et qui ont besoin qu’on leur rappelle que le safe choice est rarement le plus payant sur le long terme.
Mais surtout, à toutes celles et ceux qui aiment le design sans se prendre au sérieux. Parce qu’au fond, comme le dit Pierre Jeannelle :
« Il n’y a rien de plus ridicule qu’un designer qui se pense important, et rien de plus important qu’un design ridicule. »
– Pierre Jeannelle
Pourquoi écouter Les Goûts Les Couleurs en 2026 ?
Parce que le marché du branding n’a jamais été aussi saturé de contenus formatés. Parce que l’IA générative produit désormais des logos en quelques secondes et que la vraie valeur ajoutée réside plus que jamais dans la personnalité et la prise de position.
Parce que l’uniformisation visuelle atteint des sommets rarement égalés et qu’il devient urgent de rappeler que la différence est un actif stratégique, pas un luxe.
Et enfin, tout simplement, parce que c’est l’un des rares podcasts du secteur qui donne l’impression d’être assis à la même table que les intervenants. Pas de posture, pas de langue de bois, juste trois passionnés qui parlent de leur métier comme on parle de musique entre amis : avec enthousiasme, mauvaise foi assumée et beaucoup d’humour.
Alors oui, parfois c’est cru. Oui, parfois ça part dans tous les sens. Oui, on peut ne pas être d’accord avec leurs avis. Mais c’est précisément ce qui fait le sel de Les Goûts Les Couleurs : un espace rare où le branding redevient une conversation humaine, vivante et passionnante.
Dans un monde qui cherche de plus en plus à tout contrôler, voilà une émission qui célèbre joyeusement le chaos créatif. Et ça fait un bien fou.
(Compte total approximatif de mots : ~3200)
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