Et si le rêve d’une télévision locale gratuite, portée par une marque de presse bien installée, se heurtait finalement à la réalité économique la plus brutale ? Le 29 novembre prochain, 20 Minutes TV baissera définitivement le rideau sur le canal 32 de la TNT en Île-de-France. Trois ans et demi seulement après son lancement, l’expérience s’arrête. Les programmes ne disparaissent pas complètement : ils survivront sur le site, YouTube et les réseaux sociaux, mais dans une version nettement allégée. Cette décision, loin d’être anodine, met en lumière les difficultés structurelles qui touchent aujourd’hui toute antenne locale en continu. Même adossée à un titre connu et à une production vidéo déjà présente en ligne, la rentabilité reste un défi presque insurmontable.
Pour les professionnels du marketing, de la communication et des médias, ce dossier offre un cas d’école particulièrement riche. Il permet d’interroger la viabilité des modèles publicitaires hybrides, la fragmentation croissante des audiences et la capacité réelle des contenus de proximité à générer suffisamment de revenus sur le linéaire. Dans un environnement où les plateformes numériques captent une part toujours plus importante de l’attention et des budgets publicitaires, la télévision locale se retrouve prise en étau entre des coûts fixes élevés et des recettes trop insuffisantes.
Un Lancement Ambicieux Sur Le Canal 32
Lorsque 20 Minutes TV a débarqué sur la TNT francilienne en mai 2023, l’ambition était claire. Il s’agissait de prolonger l’expérience du pure player d’information jusqu’au salon des Franciliens. La chaîne devait devenir le prolongement naturel du site, en proposant une offre de programmes locaux, accessibles gratuitement via le numérique terrestre. Le modèle économique reposait sur une répartition simple : environ 60 % des recettes devaient provenir de la publicité, le solde étant assuré par des partenariats avec des collectivités territoriales.
Pour accéder aux budgets des annonceurs nationaux, la chaîne avait choisi de s’adosser à l’offre 366 TV. Cette régie regroupait plusieurs télévisions locales et permettait de proposer des espaces publicitaires à l’échelle du pays. Sur le papier, l’équation semblait solide. Une marque de presse reconnue, une production déjà rodée en ligne, un accès à la publicité nationale et un ancrage local fort. Pourtant, dès les premiers mois, les premiers signes de fragilité sont apparus.
La promesse d’accompagner les habitants de la région parisienne du smartphone à l’écran de télévision s’est heurtée à une réalité plus complexe. Les habitudes de consommation ont continué d’évoluer rapidement. Les spectateurs, même ceux intéressés par l’information de proximité, multiplient les écrans et les moments de visionnage. La télévision linéaire, même gratuite, doit désormais se battre pour capturer des parts d’attention de plus en plus fragmentées.
La Disparition Du Relais Commercial National
Le premier vrai coup dur est arrivé au printemps. 366 a cessé, au 1er mai, de commercialiser les chaînes locales à l’échelle nationale. Du jour au lendemain, 20 Minutes TV s’est retrouvée sans intermédiaire pour vendre ses espaces aux grands annonceurs. L’éditeur a tenté de prendre le relais en interne. Des opérations commerciales propres ont été menées, mais les revenus générés n’ont jamais suffi à compenser les coûts élevés liés à la diffusion hertzienne.
Sabina Gros, présidente de la chaîne, a clairement identifié les causes de cet échec. Outre la perte du relais commercial, elle pointe la fragmentation des audiences et l’absence d’un modèle de monétisation vraiment fiable pour ce type d’antenne. La décision de quitter la TNT n’a pas été prise dans l’urgence. Dès le 23 juin, l’éditeur avait demandé à l’Arcom de mettre fin à son autorisation de diffusion au 29 novembre. Plusieurs mois de réflexion et de calculs ont précédé l’annonce publique.
Les revenus propres ne suffisaient plus à couvrir les coûts de diffusion hertzienne. La fragmentation des audiences et l’absence d’un modèle de monétisation fiable ont rendu le maintien impossible.
– Sabina Gros, présidente de 20 Minutes TV
Cette déclaration résume parfaitement le dilemme auquel sont confrontées aujourd’hui la plupart des télévisions locales. Produire du contenu de qualité a un coût. Diffuser en continu sur la TNT en a un autre, bien plus élevé. Sans un volume d’audience suffisant et sans une capacité à monétiser efficacement cette audience auprès des annonceurs, l’équation devient rapidement déficitaire.
La Vidéo Continue, Mais La Grille Se Réduit Fortement
Il serait inexact de dire que 20 Minutes TV a totalement abandonné la vidéo. En réalité, le travail éditorial s’était déjà largement détaché de la seule antenne linéaire. Dès 2025, les équipes avaient rejoint la rédaction du média principal. Elles concevaient des émissions dont les séquences pouvaient circuler librement sur le site et sur les plateformes sociales. L’antenne télévisée n’était plus qu’un canal parmi d’autres, et probablement le moins rentable.
À l’automne, le groupe revendiquait 128,7 millions de vues vidéo cumulées sur l’ensemble de ses supports. Sur ce total, 76,6 millions provenaient des réseaux sociaux. Ces chiffres montrent une vraie capacité à générer de l’audience en ligne. Pourtant, ils n’ont pas suffi à justifier le maintien d’une fréquence TNT et d’une grille complète. La diffusion hertzienne impose des contraintes techniques et financières qui ne se justifient que si l’audience linéaire apporte une valeur publicitaire significative.
Désormais, la chaîne conservera seulement une petite dizaine de programmes, contre 20 à 30 récemment. Des formats comme Story et Planète C continueront d’exister, mais dans un volume nettement plus restreint. Cette réduction drastique illustre un choix stratégique clair : concentrer les ressources sur les supports où l’audience est réellement mesurable et monétisable, c’est-à-dire le digital.
Un Problème Qui Dépasse Largement 20 Minutes
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est qu’elle n’est pas isolée. La fédération Locales.tv estimait en septembre dernier qu’un tiers seulement des chaînes locales françaises parviennent à l’équilibre financier. Les deux tiers restants naviguent en permanence entre les déficits et les plans de sauvetage. La structure essaie actuellement de reconstruire une commercialisation nationale digne de ce nom, consciente que l’absence d’un relais publicitaire fort condamne une grande partie du secteur.
L’enjeu n’est pas seulement de trouver un public intéressé par des vidéos de proximité. Il faut aussi réussir à réunir suffisamment d’audience « vendable » pour financer la place à l’antenne. Autrement dit, il ne suffit pas d’avoir des téléspectateurs. Il faut des téléspectateurs dans les cases horaires et les cibles démographiques qui intéressent les annonceurs, avec des volumes suffisamment importants pour justifier des tarifs publicitaires corrects.
Dans un marché publicitaire de plus en plus concurrentiel, les budgets se dirigent naturellement vers les environnements qui offrent la meilleure performance et la meilleure traçabilité. Les plateformes numériques, avec leurs outils de ciblage précis et leurs indicateurs de retour sur investissement, captent une part croissante des investissements. La télévision locale, même lorsqu’elle propose des contenus pertinents, souffre d’un déficit de données et de preuves de performance.
Les Coûts Cachés De La Diffusion Hertzienne
Beaucoup d’observateurs sous-estiment le poids réel des coûts de diffusion sur la TNT. Entre les redevances, la maintenance technique, les obligations de couverture et les frais liés à la continuité d’antenne, la facture grimpe rapidement. Pour une chaîne locale, ces dépenses représentent souvent une part disproportionnée du budget global. Contrairement à une plateforme numérique où les coûts évoluent en fonction de l’audience, la diffusion hertzienne impose des charges largement fixes.
Cette rigidité devient particulièrement pénalisante lorsque les recettes publicitaires stagnent ou baissent. Une chaîne qui voit son chiffre d’affaires publicitaire diminuer de 20 % ne peut pas réduire ses coûts de diffusion dans les mêmes proportions. Elle doit continuer à payer pour rester à l’antenne, même si l’audience et les revenus ne suivent plus. C’est exactement le piège dans lequel 20 Minutes TV s’est trouvée.
À l’inverse, la diffusion digitale offre une bien plus grande flexibilité. Les coûts de bande passante et d’hébergement évoluent avec le volume de vues. Il devient possible d’ajuster la production, de tester des formats, d’abandonner rapidement ceux qui ne fonctionnent pas. Cette agilité constitue aujourd’hui un avantage décisif dans un environnement médiatique en perpétuelle mutation.
La Fragmentation Des Audiences, Un Phénomène Structurel
La présidente de la chaîne a insisté sur la fragmentation des audiences. Ce constat n’est pas propre à 20 Minutes TV. Il touche l’ensemble du paysage audiovisuel. Les téléspectateurs ne se contentent plus d’allumer leur poste à heure fixe. Ils zappent entre les chaînes, les plateformes de streaming, les réseaux sociaux, les services de catch-up et les contenus générés par les créateurs. L’attention est devenue une ressource rare et ultra-disputée.
Pour une télévision locale, cette fragmentation a des conséquences particulièrement lourdes. Son audience potentielle est déjà limitée géographiquement. Lorsqu’en plus cette audience se disperse sur une multitude de supports, les volumes mesurés sur le linéaire deviennent trop faibles pour intéresser les annonceurs nationaux. Même les annonceurs locaux hésitent parfois, faute de garanties suffisantes sur le retour sur investissement.
Les outils de mesure eux-mêmes peinent à suivre. Les panels traditionnels restent adaptés aux grandes chaînes nationales, mais offrent une précision limitée pour les audiences locales. Les données digitales, en revanche, permettent un suivi quasi temps réel. Cette asymétrie d’information renforce encore l’attrait des supports numériques aux yeux des marketeurs.
Quelles Leçons Pour Les Acteurs Du Marketing Et Des Médias ?
L’expérience de 20 Minutes TV apporte plusieurs enseignements utiles pour les professionnels du secteur. Premier point : s’adosser à une marque forte ne suffit pas. Même une enseigne connue comme 20 Minutes n’a pas réussi à transformer sa notoriété en revenus publicitaires suffisants sur le linéaire local. La marque ouvre des portes, mais elle ne remplace pas un modèle économique viable.
Deuxième enseignement : la diversification des supports est devenue une nécessité absolue. Rester dépendant d’un seul canal, surtout lorsqu’il s’agit d’un canal coûteux comme la TNT, expose à des risques majeurs. Les médias qui réussissent aujourd’hui sont ceux qui savent faire circuler leurs contenus sur plusieurs plateformes tout en adaptant le format à chaque environnement.
Troisième leçon : la commercialisation publicitaire doit être pensée dès le départ comme un élément central de la stratégie, et non comme une activité annexe. Sans une force de vente solide, capable d’aller chercher les budgets nationaux et locaux, même le meilleur contenu peine à trouver son équilibre. La disparition de 366 TV a été fatale précisément parce qu’elle a privé la chaîne de ce relais indispensable.
Enfin, il faut accepter que certains formats ne sont tout simplement plus rentables dans leur forme actuelle. La télévision locale en continu, telle qu’elle a été conçue il y a quinze ou vingt ans, correspond de moins en moins aux usages et aux contraintes économiques d’aujourd’hui. Des modèles plus légers, plus hybrides, plus centrés sur le digital semblent mieux adaptés.
Vers De Nouveaux Modèles De Télévision De Proximité
La fin de 20 Minutes TV sur la TNT ne signifie pas la mort de l’information locale vidéo. Elle marque plutôt la fin d’un certain modèle. Les contenus de proximité continuent de trouver leur public, mais sur d’autres supports et avec d’autres logiques de monétisation. Les formats courts, les lives, les podcasts vidéo, les newsletters enrichies et les communautés sur les réseaux sociaux offrent des pistes intéressantes.
Plusieurs acteurs expérimentent déjà des approches différentes. Certains misent sur des partenariats renforcés avec les collectivités, en positionnant leurs contenus comme des services d’intérêt général. D’autres développent des offres premium ou des événements locaux générateurs de revenus. D’autres encore se concentrent exclusivement sur le digital, en abandonnant définitivement l’idée d’une antenne linéaire.
La fédération Locales.tv travaille quant à elle à reconstruire une commercialisation nationale. Si elle y parvient, cela pourrait redonner un peu d’oxygène aux chaînes qui restent. Mais même dans ce cas, le modèle devra évoluer. Les annonceurs attendent désormais des preuves de performance, des données d’audience fiables et des possibilités de ciblage. Les régies qui sauront répondre à ces exigences auront un avantage décisif.
L’Impact Sur Les Stratégies Publicitaires Locales
Pour les annonceurs et les agences qui travaillaient avec les télévisions locales, la disparition progressive de certaines antennes modifie le paysage. Les budgets qui étaient alloués à ces supports doivent être réorientés. Certains choisiront d’augmenter leurs investissements sur les grandes chaînes nationales. D’autres se tourneront davantage vers le digital local, le display géolocalisé, les réseaux sociaux ou les influenceurs de proximité.
Cette évolution n’est pas forcément négative. Elle oblige simplement les marketeurs à repenser leur approche de la communication locale. Au lieu de raisonner en termes de couverture linéaire, ils doivent raisonner en termes d’attention utile, d’engagement et de conversion. Les outils digitaux offrent aujourd’hui des possibilités de mesure et d’optimisation que la télévision locale classique ne pouvait pas fournir.
Cependant, il serait dangereux de jeter le bébé avec l’eau du bain. La télévision conserve des atouts uniques : la capacité à créer un moment collectif, la crédibilité associée à un média « traditionnel », la force de l’image animée dans un environnement peu concurrentiel à certaines heures. Le défi consiste à conserver ces atouts tout en s’adaptant aux nouvelles contraintes économiques et aux nouveaux usages.
Ce Que Révèle Ce Cas Sur L’Évolution Du Marché Publicitaire
Au-delà du seul secteur des télévisions locales, l’affaire 20 Minutes TV illustre une tendance plus large. Le marché publicitaire continue de se polariser. D’un côté, les très grands acteurs (GAFAM, grandes chaînes nationales, pure players digitaux leaders) captent l’essentiel des budgets grâce à leur échelle et à leurs outils de ciblage. De l’autre, une myriade d’acteurs de taille intermédiaire peinent à trouver leur place et à démontrer leur valeur.
Les régies publicitaires elles-mêmes sont soumises à une pression considérable. Celles qui ne parviennent pas à agréger des audiences suffisamment importantes ou à offrir des solutions de performance peinent à survivre. La disparition de 366 TV comme commercialisateur national des chaînes locales s’inscrit dans cette logique. Sans volume critique, il devient très difficile de convaincre les annonceurs et de maintenir une équipe commerciale rentable.
Dans ce contexte, les médias de taille moyenne doivent absolument innover. Certains misent sur la data et la personnalisation. D’autres développent des offres packagées associant plusieurs supports. D’autres encore se spécialisent sur des niches très précises où ils peuvent revendiquer une expertise et une audience captive. L’ère du modèle unique et du « one size fits all » semble révolue.
Les Chiffres Qui Parlent : Audience Digitale Versus Linéaire
Les 128,7 millions de vues vidéo revendiquées par 20 Minutes à l’automne constituent un signal intéressant. Plus de 76 millions de ces vues provenaient des réseaux sociaux. Cela signifie que la majorité de l’audience vidéo du média se construisait déjà hors de l’antenne linéaire. Dans ces conditions, maintenir une grille complète et une diffusion TNT coûtait clairement plus cher que ce que cette diffusion rapportait.
Ce décalage entre audience digitale et audience linéaire n’est pas propre à 20 Minutes. De nombreux médias traditionnels constatent le même phénomène. Leurs contenus circulent massivement en ligne, génèrent de l’engagement, parfois même de la viralité, mais peinent à convertir cette audience en revenus publicitaires comparables à ceux du linéaire d’autrefois. Le prix de l’attention a baissé, et la concurrence s’est intensifiée.
Pour les équipes marketing, ces chiffres invitent à une réflexion profonde sur l’allocation des budgets. Investir dans des supports qui génèrent de l’audience pure sans capacité réelle de monétisation n’a de sens que si cette audience peut être activée autrement (base de données, communauté, événements, commerce…). Dans le cas contraire, mieux vaut concentrer les efforts là où le retour sur investissement est mesurable et positif.
Quelles Alternatives Pour Les Contenus De Proximité ?
Si la TNT locale devient de plus en plus difficile à financer, d’autres voies existent pour diffuser de l’information et des programmes de proximité. Les plateformes vidéo en ligne permettent une diffusion à la demande, sans les contraintes d’une grille horaire stricte. Les réseaux sociaux offrent une distribution organique et payante très efficace auprès des audiences jeunes et urbaines. Les applications et les sites mobiles permettent un accès immédiat et personnalisé.
Certains médias expérimentent également des formats hybrides. Une émission peut être conçue d’abord pour le digital, puis déclinée en version courte pour les réseaux sociaux et en version longue pour une diffusion occasionnelle à la télévision. Cette approche « digital first » inverse la logique traditionnelle et place le linéaire en position de relais plutôt qu’en canal principal.
Les partenariats avec les collectivités territoriales restent une piste importante. Lorsqu’une chaîne ou un média apporte un véritable service d’information locale, de valorisation du territoire ou d’animation de la vie citoyenne, les financements publics ou semi-publics peuvent prendre le relais d’une partie des recettes publicitaires. Encore faut-il que ces partenariats soient conçus de manière transparente et qu’ils n’entravent pas l’indépendance éditoriale.
Le Rôle De L’Arcom Et Le Cadre Réglementaire
La demande de mise fin d’autorisation adressée à l’Arcom dès le mois de juin montre que la décision était mûrement réfléchie. Le régulateur joue un rôle clé dans l’attribution et le suivi des fréquences TNT. Lorsqu’un éditeur décide de rendre une fréquence, cela libère potentiellement de la place pour d’autres projets. Reste à savoir si de nouveaux acteurs seront prêts à relever le défi dans un contexte économique aussi tendu.
Le cadre réglementaire français impose également des obligations de production et de diffusion qui pèsent sur les comptes d’exploitation. Si ces obligations ont un sens pour les grandes chaînes nationales, elles peuvent devenir disproportionnées pour des acteurs locaux aux moyens limités. Un débat sur l’adaptation des règles aux réalités économiques des télévisions de proximité pourrait s’avérer nécessaire dans les années qui viennent.
En attendant, chaque départ d’une chaîne locale affaiblit un peu plus le paysage de la TNT de proximité. Moins il reste d’acteurs, plus il devient difficile de maintenir une régie publicitaire nationale viable. C’est un cercle vicieux que la profession tente précisément de briser en reconstruisant des outils de commercialisation collectifs.
Perspectives Pour Les Prochaines Années
Que faut-il attendre dans les mois et les années à venir ? Plusieurs scénarios sont possibles. Le premier, le plus pessimiste, verrait d’autres chaînes locales suivre le même chemin que 20 Minutes TV et abandonner progressivement la TNT. Le paysage se concentrerait alors autour de quelques acteurs plus solides ou mieux subventionnés, tandis que l’essentiel de l’information de proximité migrerait vers le digital.
Un scénario plus optimiste reposerait sur la réussite de la reconstruction d’une commercialisation nationale par Locales.tv ou un acteur équivalent. Si les chaînes locales parviennent à mutualiser leurs forces de vente et à proposer des offres attractives aux annonceurs, une partie d’entre elles pourrait retrouver le chemin de l’équilibre. Cela supposerait toutefois une professionnalisation accrue et une meilleure intégration des données d’audience.
Un troisième scénario, peut-être le plus probable, verrait l’émergence de modèles hybrides. Des antennes linéaires allégées, complétées par une forte présence digitale, des partenariats locaux renforcés et des sources de revenus diversifiées. Dans ce schéma, la TNT ne serait plus le cœur du modèle, mais un canal parmi d’autres, utilisé de manière sélective et raisonnée.
Ce Que Les Startups Et Les Médias Digitaux Peuvent Retenir
Pour les fondateurs de startups média et les responsables de pure players, l’histoire de 20 Minutes TV constitue un rappel salutaire. La tentation de « passer à la télévision » peut sembler séduisante. Elle apporte de la visibilité, de la crédibilité et un accès à de nouvelles audiences. Mais elle s’accompagne de coûts structurels élevés et de rigidités qui peuvent rapidement devenir insupportables.
Avant de se lancer dans une aventure linéaire, il est indispensable de réaliser une analyse approfondie du modèle économique. Quels revenus supplémentaires la diffusion TNT est-elle réellement susceptible de générer ? Ces revenus couvriront-ils les coûts additionnels ? Existe-t-il un plan B si les recettes publicitaires ne sont pas au rendez-vous ? Trop d’acteurs sous-estiment encore ces questions au moment du lancement.
À l’inverse, les acteurs purement digitaux disposent d’une flexibilité précieuse. Ils peuvent tester, pivoter, abandonner rapidement un format qui ne fonctionne pas. Cette capacité d’adaptation constitue aujourd’hui un avantage concurrentiel majeur. Dans un environnement aussi mouvant que celui des médias, savoir rester agile n’est plus une option, c’est une condition de survie.
Synthèse Des Enseignements Clés
Pour résumer les principaux points à retenir de cette affaire :
- Le modèle publicitaire des télévisions locales reste structurellement fragile, même lorsqu’il s’appuie sur une marque connue.
- La disparition d’un relais commercial national peut suffire à rendre une antenne non viable.
- Les coûts de diffusion hertzienne sont largement fixes et difficiles à ajuster à la baisse.
- L’audience digitale, même importante, ne se convertit pas automatiquement en revenus suffisants pour financer le linéaire.
- Seulement un tiers des chaînes locales françaises seraient aujourd’hui à l’équilibre selon Locales.tv.
- La fragmentation des audiences et l’exigence croissante de preuves de performance pèsent lourdement sur le secteur.
- Les modèles hybrides et digital first semblent aujourd’hui les plus adaptés à la réalité du marché.
Ces enseignements valent au-delà du seul cas de 20 Minutes TV. Ils concernent tous les acteurs qui cherchent à conjuguer proximité, vidéo et monétisation publicitaire dans un environnement profondément transformé par le numérique.
Et Maintenant, Quelle Place Pour L’Information Locale ?
La question qui demeure est celle de l’avenir de l’information de proximité. Dans une démocratie, la capacité des citoyens à s’informer sur ce qui se passe près de chez eux reste essentielle. Si les télévisions locales traditionnelles peinent à survivre, d’autres formes doivent émerger pour remplir cette fonction. Médias associatifs, pure players hyperlocaux, chaînes YouTube de territoire, newsletters spécialisées, podcasts de quartier… les pistes sont nombreuses.
Le rôle des pouvoirs publics sera déterminant. Soutenir la diversité de l’information locale sans fausser la concurrence ni entraver l’indépendance éditoriale constitue un exercice d’équilibriste. Des aides à la transition numérique, des dispositifs de formation, des expérimentations de nouveaux modèles économiques pourraient contribuer à faire émerger des solutions durables.
Pour les professionnels du marketing et de la communication, il s’agit aussi de rester attentifs à ces évolutions. Les supports qui permettent de toucher efficacement les audiences locales continueront d’exister, même s’ils changent de forme. Savoir les identifier, les évaluer et les intégrer dans des dispositifs pertinents restera une compétence précieuse.
Conclusion : Un Tournant, Pas Une Fin
Le départ de 20 Minutes TV de la TNT francilienne marque la fin d’une expérience ambitieuse. Il ne signe pas pour autant la fin de la vidéo de proximité ni celle de l’information locale. Il illustre simplement la difficulté à faire coexister un modèle de diffusion héritée du XXe siècle avec les réalités économiques et les usages du XXIe. Les coûts fixes élevés, la fragmentation des audiences et l’absence d’un système de monétisation suffisamment robuste ont eu raison du pari initial.
Pour autant, les contenus continueront d’exister, sous des formes différentes, sur des supports plus adaptés. Les équipes ont déjà prouvé leur capacité à produire des programmes qui circulent efficacement en ligne. En concentrant désormais leurs efforts sur ces canaux, elles maximisent leurs chances de trouver un équilibre durable. Le linéaire n’était peut-être qu’une étape, et non la destination finale.
Aux marketeurs, aux communicants et aux entrepreneurs média, cette histoire rappelle une vérité simple mais souvent oubliée : la notoriété d’une marque et la qualité des contenus, aussi importantes soient-elles, ne suffisent jamais à garantir la viabilité économique. Seul un modèle de revenus réaliste, agile et aligné avec les usages réels des audiences permet de bâtir quelque chose de durable. Dans le paysage médiatique actuel, cette règle n’a jamais été aussi vraie.
Le canal 32 s’éteindra donc le 29 novembre. Mais les leçons qu’il laisse derrière lui continueront d’éclairer les décisions de tous ceux qui cherchent encore à inventer les médias de demain. Entre ambition éditoriale et réalisme économique, le chemin reste étroit. Ceux qui sauront le parcourir avec lucidité auront une longueur d’avance.
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