Comment une maison fondée en 1895 par Léon Gaumont réussit-elle encore à faire rêver les jeunes générations à l’ère des plateformes, des séries binge-watchées et de l’intelligence artificielle ? La réponse se trouve dans une stratégie de marque ambitieuse qui refuse de se contenter d’un simple anniversaire. À l’occasion de ses 130 ans, Gaumont a choisi de transformer un héritage monumental en un levier de projection vers l’avenir. Sous la direction de Gautier Chaussat, Directeur de la Marque, la célèbre marguerite s’est engagée dans une profonde réflexion sur son identité, ses codes et sa façon de raconter des histoires dans un monde en mutation permanente.
Cette démarche, révélée lors d’un épisode du podcast Brandiiing, offre un cas d’école fascinant pour tous les professionnels du marketing, de la communication digitale et des stratégies de marque. Comment faire vivre une marque patrimoniale sans la figer dans le passé ? Comment unifier une identité mondiale tout en respectant les spécificités locales ? Et surtout, comment installer une émotion dès les premières secondes d’un film ou d’une série ? Autant de questions auxquelles Gaumont répond avec méthode, créativité et une belle dose d’audace.
Transformer 130 Ans D’Histoire En Moment De Transmission
Avoir 130 ans d’existence, c’est une fierté rare dans le monde des entreprises. Gaumont détient le titre de plus ancienne société de cinéma encore en activité. Pourtant, pour Gautier Chaussat, ce chiffre n’est pas une fin en soi. « Ce qui nous intéresse surtout, c’est de savoir comment nous allons nous projeter dans les 130 prochaines années », explique-t-il. Cette vision change radicalement la perspective : l’anniversaire devient un outil de transmission plutôt qu’une simple célébration nostalgique.
Concrètement, la maison a multiplié les initiatives pour rendre son patrimoine vivant et accessible. Avec La Fémis, elle a investi le Petit Palais pendant la Nuit Blanche. Projections, rencontres et concert ont permis de montrer que le cinéma d’hier parle encore aux publics d’aujourd’hui. Le programme « Alice et Léon font leur cinéma » a quant à lui ciblé les scolaires. Il met en lumière Alice Guy, pionnière du cinéma et première réalisatrice de fiction, aux côtés de Léon Gaumont, fondateur de la société. Une façon intelligente de relier les racines de la marque aux enjeux d’éducation à l’image.
Les Pépites Gaumont ont également permis d’organiser plus de 1 000 séances de films restaurés dans les salles françaises. Et la célébration n’est pas restée confinée à l’Hexagone : une rétrospective a vu le jour à l’Academy Museum de Los Angeles. Ces actions montrent une volonté claire de faire circuler le patrimoine tout en construisant de nouveaux liens émotionnels avec les générations montantes.
Nous avons voulu faire de cet anniversaire un moment de transmission plutôt qu’une simple célébration du passé.
– Gautier Chaussat, Directeur de la Marque chez Gaumont
Pour les marketeurs, cette approche illustre parfaitement la différence entre un anniversaire purement événementiel et une stratégie de transmission de valeurs. Gaumont ne se contente pas de rappeler son âge : elle utilise ce moment pour expliquer ce qu’elle est devenue et ce qu’elle veut devenir.
Une Marque Mondiale Qui Refuse L’Uniformité
Piloter l’identité de marque de Gaumont à l’échelle internationale représente un défi particulier. La société dispose d’un même positionnement, d’une même identité et d’une même ambition partout dans le monde. Pourtant, elle refuse l’uniformité. Pourquoi ? Parce que les réalités locales diffèrent profondément.
En France, Gaumont agit à la fois comme producteur et distributeur. À l’international, ses bureaux se concentrent principalement sur la production. Les œuvres, les talents, les marchés et même la notoriété de la marque varient d’un territoire à l’autre. Cette diversité impose une souplesse dans l’expression de la marque. L’enjeu consiste à rester fidèle à une maison unique tout en s’adaptant aux spécificités de chaque marché.
Un autre défi majeur concerne l’imaginaire collectif. Dans l’esprit du public, Gaumont reste très fortement associé au cinéma. Cette association constitue une force extraordinaire qu’il faut préserver. Mais la maison d’aujourd’hui produit aussi des séries et de l’animation, dans différents pays, destinées à voyager partout dans le monde. Le défi de communication consiste donc à élargir la perception de la marque sans diluer son héritage cinématographique.
Cette tension entre universalité et adaptation locale offre des leçons précieuses pour toute marque qui opère à l’international. Une identité forte n’empêche pas la flexibilité. Au contraire, elle la rend possible en fournissant un socle solide à partir duquel on peut décliner des expressions adaptées.
Penser L’Identité Comme Une Expérience Globale
Le reveal de la nouvelle identité de Gaumont ne s’est pas limité à un simple changement de logo. Il s’est accompagné d’un véritable système de marque : logo animé, identité sonore, film de marque et design system complet. Pourquoi cette approche globale ? Parce qu’aujourd’hui, une marque doit pouvoir vivre partout et sous des formes extrêmement différentes.
Gaumont peut apparaître sur un écran de cinéma de plusieurs mètres, au début d’une série sur une plateforme de streaming, sur une affiche, lors d’un événement ou sur l’écran d’un téléphone. Redessiner uniquement un logo n’aurait pas suffi. Il fallait penser l’expression de la marque dans sa globalité.
Pour une maison dont le métier consiste à raconter des histoires, l’émotion occupe une place centrale. Thomas Roussel a composé une nouvelle identité sonore pensée pour accompagner la marque bien au-delà d’un simple jingle. Guillaume Gallienne a prêté sa voix à un film de marque destiné à raconter Gaumont, ses œuvres et le lien qui unit la maison à ses publics. Le film-logo, quant à lui, concentre une grande partie de cette ambition : pendant 24 secondes, avant même que le film ne commence, il installe déjà un univers et crée une émotion.
C’est tout l’intérêt d’un système de marque : être reconnaissable partout sans s’exprimer partout de la même manière.
– Gautier Chaussat
Cette vision rejoint les meilleures pratiques du branding contemporain. Une identité réussie ne se résume plus à un logotype. Elle devient un écosystème d’expressions cohérentes qui s’adaptent aux supports tout en restant immédiatement identifiables. Pour les professionnels du design et du marketing, Gaumont montre l’importance de traiter le rebranding comme un projet stratégique plutôt que purement esthétique.
Le Festival De Cannes Comme Point De Départ Symbolique
Révéler un nouveau logo ne passionne pas forcément le grand public. Gaumont en était parfaitement conscient. L’enjeu consistait donc à créer de la curiosité et à choisir un moment où la caisse de résonance serait maximale. Le Festival de Cannes s’est imposé naturellement.
Quelques jours avant l’événement, la maison a lancé un teasing original sur les réseaux sociaux. Une fausse « fuite » autour d’un certain « Franck D. » et de son numéro de téléphone a permis de découvrir les premières notes de la nouvelle identité sonore. En appelant le numéro, on tombait sur le répondeur de Franck Dubosc. L’idée était simple mais efficace : plutôt que d’annoncer un rebranding de manière classique, Gaumont a choisi d’en faire une histoire.
Cannes a ensuite servi de révélation officielle. La nouvelle identité a pris vie sur grand écran, avant la projection de L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, sélectionné en Sélection officielle. Le choix du lieu n’avait rien d’anodin : c’est l’un des grands rendez-vous internationaux du cinéma, l’environnement naturel d’une marque comme Gaumont.
Ce moment illustre parfaitement le paradoxe d’un reveal de marque. Pour les équipes et les agences, il représente une ligne d’arrivée après des mois de travail. Pour la marque elle-même, il constitue surtout un point de départ. Une identité ne prend réellement vie que lorsqu’elle commence à être utilisée, reconnue et appropriée par les publics.
Les Défis De Communication Face À L’IA Et Aux Nouveaux Formats
À l’ère de la multiplication des plateformes, des formats et des points de contact, le principal défi de Gaumont reste de continuer à être présent dans l’imaginaire des gens. La notoriété d’une marque, aussi forte soit-elle, ne peut jamais être considérée comme acquise. Les œuvres, les formats et les usages évoluent sans cesse.
L’intelligence artificielle fait partie de ces transformations. Gaumont l’aborde avant tout comme un outil. Il s’agit de comprendre ce qu’elle peut apporter et comment l’utiliser intelligemment au service des métiers de la production et de la communication. Mais l’enjeu dépasse largement la technologie.
Le métier de Gaumont consiste à raconter et à accompagner les histoires des autres. Son rôle en tant que marque consiste aussi à continuer à raconter sa propre histoire : ce qu’elle est aujourd’hui, ce qu’elle permet aux talents, ce qu’elle offre aux publics et l’ambition qui l’anime. Avec 130 ans d’histoire derrière elle, la maison doit maintenant construire la place qu’elle occupera dans l’imaginaire collectif pour les 130 prochaines années.
Cette réflexion résonne particulièrement pour les marques culturelles et patrimoniales. Dans un environnement saturé de contenus, la capacité à maintenir une présence émotionnelle forte devient un avantage concurrentiel décisif. La technologie peut aider, mais elle ne remplace jamais le récit de marque.
Ce Que Les Marketeurs Peuvent Retenir De L’Exemple Gaumont
L’expérience de Gaumont offre plusieurs enseignements concrets pour les professionnels du marketing et de la communication.
- Traiter un anniversaire comme un levier de projection plutôt que comme une simple célébration du passé
- Construire un système de marque complet plutôt qu’un simple logo
- Unifier l’identité mondiale tout en respectant les spécificités locales
- Intégrer l’émotion dès les premiers instants de contact avec la marque
- Utiliser le teasing et le storytelling pour transformer un rebranding en événement
- Considérer l’identité sonore et le film de marque comme des piliers de l’expérience
- Aborder l’intelligence artificielle comme un outil au service de la narration
Ces principes s’appliquent bien au-delà du cinéma. Toute marque patrimoniale confrontée à l’évolution des usages peut s’en inspirer. L’important reste de rester fidèle à son essence tout en acceptant de se transformer pour parler aux nouvelles générations.
L’Importance De L’Émotion Dans Un Univers Saturé
Dans un monde où les contenus se multiplient à une vitesse vertigineuse, l’attention devient la ressource la plus rare. Gaumont a compris que son film-logo de 24 secondes représente bien plus qu’un simple générique. C’est un moment d’installation émotionnelle. Avant même que l’histoire du film ou de la série ne commence, la marque pose son univers.
Cette approche rejoint les meilleures pratiques du branding contemporain. Les marques qui réussissent ne se contentent plus d’être visibles. Elles cherchent à être ressenties. L’identité sonore composée par Thomas Roussel et la voix de Guillaume Gallienne participent à cette construction émotionnelle. Elles créent une signature sensorielle qui renforce la reconnaissance et l’attachement.
Pour les équipes marketing, cela signifie qu’il faut penser au-delà du visuel. Le son, la voix, le rythme et le ton deviennent des leviers aussi importants que les couleurs ou la typographie. Une identité de marque réussie engage plusieurs sens et s’ancre dans la mémoire affective du public.
Adapter Le Discours Sans Renier L’Héritage
L’un des points les plus délicats pour une marque centenaire consiste à élargir sa perception sans trahir ce qui a fait sa force. Gaumont reste indissociable du cinéma dans l’imaginaire collectif. Cette association constitue un capital précieux. Pourtant, la maison produit désormais des séries et de l’animation destinées à un public mondial.
La stratégie adoptée consiste à préserver le lien avec le cinéma tout en racontant mieux ce que Gaumont est devenue. Il ne s’agit pas de remplacer une image par une autre, mais d’enrichir le récit. Le cinéma reste le socle, les séries et l’animation viennent élargir le territoire d’expression.
Cette subtilité est essentielle. Beaucoup de marques patrimoniales tentent de se moderniser en coupant brutalement avec leur passé. Gaumont montre qu’il est possible d’évoluer en s’appuyant sur ses racines plutôt qu’en les reniant. L’héritage devient alors un atout plutôt qu’un frein.
Le Rôle Stratégique Du Directeur De La Marque
Le parcours de Gautier Chaussat illustre l’importance croissante de la fonction de Directeur de la Marque dans les entreprises culturelles. Ce rôle ne se limite plus à la gestion des supports de communication. Il implique une réflexion stratégique sur ce que l’entreprise est devenue et sur la manière dont elle doit s’exprimer.
Avec Sidonie Dumas, Directrice générale, le projet a été abordé comme une réflexion profonde sur la transformation de Gaumont. L’entreprise avait beaucoup évolué ; il fallait que son identité accompagne cette transformation. Cette approche place la marque au cœur de la stratégie d’entreprise plutôt qu’en simple support de communication.
Pour les organisations qui évoluent rapidement, notamment dans les secteurs de la culture, des médias et du divertissement, cette posture s’avère déterminante. La marque n’est plus un élément décoratif. Elle devient un outil de pilotage de la perception et de l’attachement.
Construire Une Relation Personnelle Avec Les Nouvelles Générations
L’un des objectifs affichés par Gaumont consiste à permettre aux nouvelles générations de construire leur propre relation à la marque. Cette formulation mérite d’être soulignée. Il ne s’agit pas seulement de « parler aux jeunes » ou de « moderniser le ton ». Il s’agit de créer les conditions pour que chaque génération s’approprie la marque à sa manière.
Les programmes d’éducation à l’image, les projections de films restaurés et les événements culturels participent à cette dynamique. Ils offrent des points d’entrée multiples. Certains découvriront Gaumont à travers une série sur une plateforme. D’autres à travers un film en salle. D’autres encore à travers un atelier scolaire autour d’Alice Guy. Chaque chemin est valide.
Cette logique d’appropriation multiple correspond parfaitement aux usages contemporains. Les publics ne consomment plus les marques de manière linéaire. Ils les rencontrent dans des contextes très différents et construisent leur relation au fil de ces rencontres. Une stratégie de marque efficace doit anticiper et faciliter cette diversité d’expériences.
Les Enseignements Pour Les Marques Culturelles Et Au-Delà
Le cas Gaumont dépasse largement le secteur du cinéma. Toute marque qui dispose d’un héritage fort et qui doit s’adapter à de nouveaux usages peut y trouver de l’inspiration. Les musées, les maisons d’édition, les institutions culturelles, mais aussi certaines marques industrielles ou de luxe confrontées aux mêmes questions de modernisation, peuvent s’en inspirer.
Les points clés restent les mêmes : traiter le patrimoine comme un capital vivant, construire un système d’expression cohérent et flexible, placer l’émotion au centre de l’expérience, et continuer à raconter sa propre histoire avec sincérité. Dans un environnement où les technologies évoluent rapidement, ces fondamentaux de la relation de marque restent d’une solidité remarquable.
L’intelligence artificielle, les nouveaux formats et les plateformes changent les outils et les points de contact. Ils ne changent pas le besoin fondamental de sens et d’émotion. Gaumont, en célébrant ses 130 ans, rappelle que la longévité d’une marque ne se joue pas uniquement sur sa capacité à innover techniquement. Elle se joue aussi, et peut-être surtout, sur sa capacité à rester présente dans l’imaginaire des gens.
Vers Les 130 Prochaines Années
En conclusion, la démarche engagée par Gaumont sous l’impulsion de Gautier Chaussat offre un exemple particulièrement abouti de gestion de marque patrimoniale à l’ère des nouveaux usages. En refusant de se contenter d’une célébration nostalgique, la maison a transformé son anniversaire en levier de projection. En construisant un système de marque complet plutôt qu’un simple logo, elle s’est dotée d’outils capables de vivre sur tous les supports. En choisissant Cannes comme moment de révélation et en inventant un teasing narratif, elle a su créer de l’attention autour d’un sujet qui aurait pu rester confidentiel.
Le plus important reste peut-être la clarté de la vision : une seule maison, une seule marque à l’échelle mondiale, avec la souplesse nécessaire pour s’exprimer justement dans chaque marché. Cette équation, simple en apparence, demande une grande rigueur dans l’exécution. Gaumont semble l’avoir parfaitement intégrée.
Pour les professionnels du marketing, de la communication digitale et des stratégies de marque, ce cas illustre la puissance d’une approche qui allie respect de l’héritage et audace de la projection. Dans un monde saturé de contenus et de sollicitations, les marques qui sauront continuer à raconter leur histoire avec authenticité et émotion disposeront d’un avantage durable. Gaumont, avec ses 130 ans d’expérience et sa volonté de se projeter dans les 130 prochaines, montre la voie.
La marguerite continue de s’ouvrir. Et c’est précisément cette capacité à rester vivante, à s’adapter sans se renier, qui constitue peut-être le secret le plus précieux d’une marque centenaire à l’ère des nouveaux usages.
Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les derniers articles directement dans votre boîte mail.



Commentaires